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Haïti, un pays torturé qui se cherche

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Le mandat de 120 jours du Président provisoire, Jocelerme Privert, est arrivé à son terme le mardi 14 juin, date à laquelle, il devait logiquement passer l’écharpe présidentielle à un nouveau président élu. Ceci n’a malheureusement pas eu lieu en raison d’un certain nombre de problèmes complexes liés à la conjoncture électorale. Devant l’impossibilité du Sénat et de la chambre des députés de se réunir en assemblée nationale afin de statuer sur le sort de M. Privert, les présidents des deux assemblées ont, dans un document, pris acte du vide présidentiel et fait état des discussions en cours en vue de trouver une issue heureuse à ce nouveau rebondissement de la crise.

Mais très vite, le Président ad interim du sénat, dans une note rendue publique, se désolidarise du président de la chambre des députés, arguant qu’il ne saurait engager le sénat sans l’aval des pairs conscrits. C’est une position soutenue par certains sénateurs proches de la cause Privert, qui, d’ailleurs, ont même qualifié de tract le document signé conjointement par les deux parlementaires. Alors que des sénateurs de la commission éthique et corruption ont enjoint, à travers des correspondances, aux comptables de deniers public de ne pas engager des fonds au nom du Palais national, le président par intérim s’est adressé à la nation, déclarant avoir la situation sous contrôle, et attendre que son sort soit fixé par l’assemblée nationale.

Entretemps, un autre acteur entre en scène: les Etats-Unis. L’administration américaine dit reconnaitre la compétence de Privert à engager l’Etat haïtien, mais souhaite que les autorités haïtiennes clarifient au plus vite cette situation de confusion. Toutefois les plus lucides sont en droit de se questionner sur cette clémence de la République étoilée à l’endroit de Privert, sachant pertinemment le rôle des Etats-Unis dans la crise qui ronge la société haïtienne. On se souvient des grandes manœuvres des diplomates américains pour empêcher la mise en œuvre de la commission indépendante de vérification électorale. Privert leur avait cependant tenu tête. Ils avaient finalement durci le ton, menaçant de ne pas donner un sou pour l’organisation des prochaines élections.

Que peut-on alors comprendre de cette position du grand voisin? A t-il changé de camp ou recherche t-il la stabilité institutionnelle? Quelles doivent être ses motivations? Autant de questions sans réponse… l’analyste politique qui se veut classique dira très vite que cette science est une matière à géométrie variable. Toute politique fait intervenir, dans tous les cas, un calcul entre coût et bénéfice. Certains diront que pour cette thématique, on n’applique qu’un raisonnement mathématique. En effet, toute politique comporte un projet, des objectifs, des moyens et un but à atteindre. Il n’y a pas de politique sans choix, et sa finalité n’est autre que la recherche d’un intérêt. Donc, en apportant ce soutien à M. Privert, les Etats-Unis doivent avoir leur raison. Mais quel est l’intérêt d’Haïti dans tout ça?

Ce résumé de l’actualité politique dresse le portrait d’un pays perturbé, désorienté, empêtré dans la crise, et qui se cherche. Et dans ce vaste tintamarre, nous sommes tous perdus. Sauf les manœuvriers politiques peut-être.  Au-delà de tous les problèmes (crise alimentaire, chômage, grève des médecins …), Haïti est aussi aujourd’hui à la recherche de son président. Recette presque parfaite pour un saut dans l’inconnu!!!

L’autre disait que nous avons perdu notre capacité d’avoir honte. C’est vrai. Le mirage dans lequel s’est englué le pays est symptomatique de la laideur de nos dirigeants et de l’élite politique, incapables d’aucun dépassement. La réalité politique actuelle d’Haïti défie toute intelligence. Elle frise le «non-sens». Le pays devient de plus en plus insaisissable politiquement. Juridiquement aussi puisque depuis plus d’un an, nous sommes dans un état d’exception. D’ailleurs, le mandat de M. Privert est défini par un accord. Faute d’une instance d’arbitrage, chacun interprète la Constitution et les lois de la République selon sa compréhension et ses intérêts. Nous sommes donc en plein désordre. Mais qui sont nos dirigeants? Qui croirait qu’en 2016, trente ans après la chute des régimes Duvalier, Haïti se trouverait encore dans cette plaisanterie?

La grandeur d’un peuple ne se mesure pas seulement à l’aune de sa culture, de ses traditions et de son histoire. Elle se mesure aussi à sa capacité à décider de son destin et en général  à sa stature morale. Lors d’un discours prononcé le 6 avril 1930 à la loge maçonnique de Jérémie en mémoire des héros de l’indépendance, Etzer Vilaire a prononcé ces paroles: «On ne concevrait pas un peuple sans histoire ou ignorant de son histoire, ce qui reviendrait au même». J’ajouterais qu’un peuple qui n’est pas capable de choisir son destin ne mérite pas d’être souverain. Qu’avons-nous fait du pays? Qu’avons-nous fait de cet héritage laissé par nos valeureux combattants de 1804? C’est illogique qu’après plus de deux cent dix ans de liberté, nos seuls grands exploits sont à chercher dans l’apothéose de 1804. Nous avons saboté le geste des pères fondateurs de la patrie, car nous n’en avons rien fait depuis.

En 1789, le peuple français a dit non à l’injustice et aux inégalités. Et depuis, en dépit de quelques périodes de bouleversement, ça va pour le mieux. Les sud-Africains ont fait leur chemin, les Argentins, les Rwandais, les Guatémaltèques,  et plus près de nous les Dominicains ont réussi le pari de mettre leur pays sur les rails. Ces pays avaient connu, comme nous, des périodes de grande instabilité et de dictature. Qu’est-ce qui fait que trente ans après la chute des Duvalier, nous en sommes encore là? Aujourd’hui encore, nos élites dirigeantes offrent un spectacle de très mauvais goût. Elles étalent au grand jour leurs incompétences et leurs inaptitudes à décider d’un projet commun, à valeur honorable.

Dois-je rappeler à ceux qui nous gouvernent et à ceux qui se piquent de vouloir nous gouverner qu’au-delà des causes profondes liées à la politique étrangère des Etats-Unis dans le continent américain, c’est surtout notre légèreté (six présidents en 4 ans) qui avait servi de prétexte à l’invasion suivie de l’occupation de 1915? Dois-je vous interpeller sur le fait que nos tumultes ne nous servent en rien,  mais au contraire concourent à légitimer l’ingérence étrangère, avec tout ce que cela comporte de négatif pour le pays? Dois-je vous rappeler, étant un peuple amnésique, que 1991 ou 2004 sont des conséquences de notre incapacité à nous entendre et à trouver le compromis privilégiant les intérêts supérieurs de la nation? Dois-je attirer votre attention sur le fait que les mêmes faits dans les mêmes circonstances produisent toujours les mêmes conséquences?

Tout comme il apparait obscurantiste qu’un secteur décide d’organiser une manifestation au cours de la nuit, troublant le repos des citoyens, afin d’exprimer ses frustrations, il est aussi inconcevable qu’un autre groupe manifeste dans la rue pour exiger le maintien au pouvoir d’un dirigeant dont le mandat arrive à terme. Dans le même sens, s’il est déplorable que  le président de la chambre des députés ait l’air partisan dans ses prises de position publique, il est inacceptable qu’un président ad interim du Sénat puisse nier sa signature. Cela ne fait pas honneur à la fonction parlementaire ni à celui de l’institution qu’il dirige, encore moins au pays.

Donc, à la crise politique et économique, vient se greffer une autre crise beaucoup plus sérieuse: une crise d’homme. Faudrait-il comme Diogène tenir une lampe en main pour chercher un homme en Haïti? Pourtant je reste convaincu qu’il y en a beaucoup, mais ils ne s’intéressent pas à la politique. Tant que nous n’aurons pas des hommes courageux, intègres et consciencieux dans les plus hautes sphères de l’Etat, la crise politique et la crise économique persisteront, car ces deux crises sont intimement liées. Cette situation est aussi la conséquence d’une crise d’homme et de société.

L’heure est grave. Un «sursaut national» est aujourd’hui plus que jamais nécessaire afin de rétablir la stabilité politique, la continuité des institutions et donc la remise d’Haïti sur les rails d’un processus endogène de «création de sens». Les expressions politiquement correctes «consensus national», «dialogue national» chères à Clarens Renois ou à Turnep Delpé ne doivent pas restées au niveau de leur résonnance incantatoire. Que nos élites le sachent!

La démarche visant la transformation et la réinvention de l’avenir de ce pays meurtri autant par des catastrophes naturelles, que par des catastrophes d’origine humaine, passe, en amont, par leur concrétisation politique et institutionnelle.

Moise Jean

JuristeEnseignant de droit au CEDI et à l’ANDC

Image: Hector Retamal 

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