POLITIQUE

Gang, kidnapping, meurtres, « la communauté internationale a détourné le regard », dénonce Marlene Daut

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Ce 7 juillet 2021 est marqué pour toujours dans les pages de l’histoire d’Haïti. Jovenel Moïse, président contesté depuis le 7 février 2021, mais encore au pouvoir, a été assassiné dans sa résidence privée. Sa femme, la première dame Martine Moise, a elle aussi été touchée, et se fait soigner pour le moment aux Etats-Unis.

Cet événement choquant défraie la chronique et met à nouveau les projecteurs sur Haïti, pour les mauvaises raisons. Moïse est devenu le troisième président de l’histoire du pays à être assassiné alors qu’il est encore au pouvoir. Pour comprendre un peu mieux les répercussions qu’un tel évènement peut avoir, du moins historiquement, Widlore Mérancourt a interviewé pour Ayibopost Marlene Daut.

Elle est professeure d’études sur la diaspora africaine à l’Université de Virginie et auteure de Tropiques d’Haïti : race et histoire littéraire de la révolution haïtienne dans le monde atlantique, 1789-1865 et le prochain, Le premier et dernier roi d’Haïti (Knopf / Panthéon).  

Widlore Mérancourt : En tant qu’historienne, qu’est-ce qui vous vient à l’esprit quand vous voyez de tels évènements ?

Marlene Daut : J’ai tout de suite pensé à la longue série de présidents haïtiens assassinés. C’est la première chose à laquelle j’ai pensé. Je ne sais pas comment le dire autrement. En commençant par Jean-Jacques Dessalines ou peut-être que vous pouvez remonter plus loin et aller jusqu’à Toussaint Louverture. Certains d’entre eux ont été assassinés.

Avez-vous l’impression que la situation que nous vivons actuellement en Haïti est un peu similaire à d’autres périodes de l’histoire de la nation ?

Oui, sous Jean-Pierre Boyer, à la fin, quand les gens voulaient qu’il parte. Au début, il était aimé et respecté, puis des factions se sont formées autour de lui. Il est devenu extrêmement répressif et s’est transformé en dictateur. Alors les gens voulaient qu’il parte ; il s’est exilé pour éviter d’être assassiné.

Mais c’est ce qui me vient à l’esprit, parce que cet événement succède à une période en Haïti où il y a eu des présidences réussies, malgré tous les problèmes avec les élections.  Ces problèmes existaient aussi au début de la nation haïtienne. Sous Alexandre Pétion par exemple, ce problème de renversement de pouvoir existait encore. Quant à Boyer… lui il était devenu l’Etat.

Et si je mène cette analogie à sa conclusion logique, il est effrayant que l’exil de Boyer ait été suivi par une longue période de présidents successifs. Les coups d’Etat s’enchaînaient. Il y eut une période d’instabilité extrême pendant de nombreuses années.

Qu’est-ce que cela dit d’Haïti que nous ayons assassiné à plusieurs reprises notre propre président ?

C’est une très bonne question. Mais je ne suis pas sûr d’avoir la réponse. J’en ai déjà parlé, mais je pense qu’il y a une certaine romantisation de la démocratie, comme quoi les gens aiment leurs leaders. Mais dans mon esprit, les politiciens semblent être intrinsèquement corrompus. C’est lié au système politique tel que nous le pratiquons.

Il y a de la méfiance. Ce n’est pas une justification pour un assassinat, jamais, mais je pense que la réponse réside dans ce que les gens sont prêts à accepter.  Il me semble qu’il y a beaucoup de gens en Haïti qui ne veulent pas accepter de statu quo. Ils ne vont pas dire que quoi que fasse le président, c’est bon, nous pouvons attendre les prochaines élections.

En comparaison, aux Etats-Unis, les gens peuvent vraiment détester leurs dirigeants et vouloir leur départ, mais ils attendent les prochaines élections. Et comme en Haïti, lorsque la nouvelle équipe arrive, il y a des gens qui les détestent et qui attendent encore de se débarrasser d’eux aux prochaines élections.

Je pense qu’aux États-Unis, les gens ont foi dans les élections, malgré le fait que ça ne se passe jamais comme on le voudrait. Nous finissons toujours par être déçus par celui qui prend le poste, parce qu’il se fait prendre par le système aussi, s’il n’en faisait pas déjà partie.

Selon vous, qui est responsable de ce qui se passe en ce moment ?

Je pense qu’il y a tellement de gens que ce serait trop de les nommer. Je pense que la communauté internationale, faute d’un meilleur terme, a vu ce qui se passait, les enlèvements, les meurtres. C’était juste insupportable. Et elle a détourné le regard ; elle a juste regardé de l’autre côté.

WM : Pour conclure, je sais que votre travail d’historienne ne consiste pas à prédire l’avenir, mais où pensez-vous que nous allons ?

MD : J’espère qu’il n’y aura pas plus de chaos. J’espère qu’il y aura des élections libres et équitables. J’espère que le peuple haïtien aura son mot à dire sur ce qui va se passer, sur la suite des événements et que ce ne sera pas une répétition du passé. En même temps, nous ne voulons pas d’une nouvelle occupation de l’ONU, ni des États-Unis. Nous ne voulons rien de tout cela. J’aimerais voir le peuple haïtien choisir ce qui se passera ensuite. Selon moi, ce qui s’est toujours passé, c’est que certains individus sont arrivés et se sont établis en dictateurs, ou en empereur comme Soulouque, et le cycle s’est répété. Et ça c’est un problème.

Alors peut-être qu’il faut imaginer une autre façon de faire les choses qui n’implique pas de consolider le pouvoir dans l’épée d’une personne au sommet. Peut-être qu’il y a une façon de faire les choses où le pouvoir n’est pas aussi concentré dans les mains de quelques élites. Et que les gens partagent réellement le pouvoir, et pas seulement au moment de l’élection. Il faut que ce soit plus que cela.

Vous êtes si éloquente sur la situation. Merci Marlene.

Jameson Francisque, Deborah Douyon et Mike Hala Joly ont participé à la retranscription et la mise en contexte de cette entrevue. 

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Widlore Mérancourt
Éditeur en chef d'Ayibopost. Consultant média. Amateur de philosophie. Grand curieux des nouvelles façons d'exercer le journalisme. Grand curieux, tout simplement.

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