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« En Haïti, les photographes sont considérés comme des fouineurs »

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Son parcours professionnel comme travailleur social en Haïti l’a amené à côtoyer diverses couches de la population. Devenu photo-reporter, Johnson Sabin continue de raconter avec passion le quotidien de l’Haïti profond

Sa vie artistique a débuté en 2005. Il a fait du théâtre au Centre Culturel Pyepoudre. La même année, Johnson Sabin va fonder la compagnie théâtrale ATELIE avec la comédienne et auteure Paula Clermont Péan.

Ses années à pratiquer l’art dramatique ont développé chez lui une sensibilité particulière pour l’image et le mouvement. Ce qui l’a poussé à la photographie plus tard, au début de l’année 2011. « À l’époque, je prenais des images de la vie quotidienne des gens qui m’entourent. Je ne savais pas que je faisais des reportages. Ce qui m’intéressait n’était autre qu’une histoire à raconter », dit-il.

Dix ans plus tard, la photographie devient son moyen d’expression. Sa façon de livrer son regard sur l’actualité, la culture et sur tout autre sujet qui l’intéresse.

Durant les grandes manifestations de l’année 2019, Johnson Sabin était dans les rues, caméra en main. « La photographie alimente mon envie de raconter, de témoigner de ce qui se passe autour de moi », fait savoir le désormais photo-reporter indépendant.

Un métier de combattant traité en parent pauvre

Pour Johnson Sabin, exercer le métier de photo-reporter demeure un combat, un engagement. Ces professionnels supportent la démocratie et participent à la transparence. « Nous sommes toujours au cœur de l’action et des événements, mentionne le Jérémien. Nous voulons rendre compte le plus fidèlement possible. Je risque parfois ma vie pour informer. »

En journalisme, continue-t-il, la photo à l’appui d’un article écrit apporte de la force au message et le rend plus réel aux lecteurs. La photo vaut parfois autant que mille mots.

Par ailleurs, les témoins que sont les travailleurs de la presse aident dans bien des situations. Durant le « peyi lòk » par exemple, « la simple présence des journalistes et photographes sur place a aidé à sauver des vies et à éviter ou réduire certaines brutalités [des forces de l’ordre] », analyse Sabin.

Cependant, le photo-reportage est peu développé en Haïti, selon lui. C’est un secteur difficile où il y a peu de possibilités d’évoluer. Il n’y a pas assez de journaux ou de magazines et le travail du photo-reporter est très mal rémunéré.

De plus, la plupart des gens en Haïti ne reconnaissent pas la photographie comme un métier. Pas de droits d’auteurs. La copie et le vol des clichés sur internet sont courants. Les photographes sont considérés comme des fouineurs, un ennemi la plupart du temps.

« Pourtant, de plus en plus de personnes et particulièrement les jeunes s’intéressent à la photo. Leur travail doit être rémunéré à leur juste valeur ce qui leur permettrait d’acquérir du matériel qui coûte cher et qui ne se trouve pas facilement en Haïti », relate Johnson Sabin.

« De plus en plus de personnes et particulièrement les jeunes s’intéressent à la photo » – Photo: Johnson Sabin

Préparation des reportages

La préparation des reportages varie s’il s’agit d’une commande ou d’un travail personnel. Généralement, c’est Sabin qui propose. « Mais parfois je peux prendre des commandes si le sujet m’intéresse. »

Sabin trouve ses thèmes de travail en observant la société. Il aime particulièrement mettre en image les sujets qui touchent à la culture, au quotidien des gens, aux questions de société ou encore à l’environnement.

Au préalable de ses reportages, il s’informe. « Et, je rencontre des personnes-ressources. Ces échanges m’aident à imaginer l’angle sous lequel je veux traiter mon sujet. »

Photo: Johnson Sabin

Des limites morales à ne pas dépasser

Le respect de la dignité de l’être humain, la non-assistance à personne en danger, les mœurs… sont autant de questionnements qui préoccupent les photo-reporters.

En 2008, Christian Pirker et Daniel Girardin ont publié un livre qui retrace bon nombre d’histoires de photographies qui ont choqué. Comme l’image prise au Soudan par le photographe Kévin Carter montrant une petite fille mourant de faim sous les yeux d’un faucon prêt à bondir.

La photo qui a reçu le prix Pulitzer en 1994 a été très bien accueillie de la part des professionnels. Cependant, le grand public a été plus critique envers le photographe, lui reprochant de ne pas avoir porté assistance à la fillette. Kévin Carter, rongé lui-même par ce souvenir, les remords, l’horreur dont il a été témoin et la mort d’un de ses proches, s’est suicidé l’année même de la remise du prestigieux prix.

Cette photo de Kévin Carter a reçu le prix Pulitzer en 1994

Pour Johnson Sabin, c’est très important de fixer des limites morales.  « Je respecte la déontologie de mon métier et la dignité de la personne que je photographie, c’est essentiel pour moi… Je fais surtout attention à protéger les enfants », déclare Johnson Sabin. Ceci s’avère encore plus urgent puisqu’il compte aller plus loin dans son amour des scènes du quotidien, de la frénésie urbaine, la poésie rurale et les pratiques spirituelles en Haïti.

Les nouvelles techniques facilitent l’information

Selon Sabin, les nouvelles techniques comme le numérique rendent l’information accessible plus rapidement à un plus large public. « Quand on est photojournaliste et que l’on couvre un événement d’actualité, on n’a plus à attendre pour développer les images et les publier ».

C’est une véritable course contre la montre qui demande aux photojournalistes de s’adapter et de maîtriser les nouvelles technologies, poursuit-il. « Cette évolution ne m’inquiète pas. Un photographe qui n’a rien à dire ne va rien dire, qu’il utilise un appareil argentique ou numérique. »

Le plus important, selon lui, c’est l’œil du photographe, sa compréhension et sa mise en valeur du sujet photographié.

Pour le moment, Sabin utilise un Nikon numérique. « Mais il se pourrait bien qu’un jour je tente l’argentique pour faire un travail sur un sujet particulier. »

Une exposition en préparation

Johnson Sabin a exposé son travail et partagé son expérience avec les passionnés de photo et de voyages plusieurs fois en France. Il a parcouru différentes villes de ce pays, dont Paris, Lyon, Saint-Étienne, Nantes ou encore Saint-Brieuc.

Mais jusqu’à présent, il a montré ses œuvres qu’une seule fois en Haïti. « Je suis en train de préparer une exposition qui devrait avoir lieu bientôt », révèle-t-il. Cette exposition mettra en scène le pèlerinage en Haïti et le syncrétisme vaudou.

La plupart des photos de Johnson Sabin sont sur son compte Instagram

Commentaires

Snayder Pierre Louis
Journaliste à Ayibopost. Je m'intéresse à la politique et à la culture.

    6 mois après le séisme, la majorité des Haïtiens voulait un emploi, puis un logement selon une étude

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