ÉCONOMIEPOLITIQUE

« Diplomatie de l’abstention » à l’OEA  : Haïti a bien joué

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La relation entre la diplomatie et l’économie est comme ce que l’on appelle une relation fusionnelle. Elle est forte. Dans les deux disciplines, les États sont condamnés à faire des choix, certains plus difficiles et risqués que les autres. Il n’y a pas de choix désintéressés dans le jeu diplomatique. Ils se font donc en fonction des intérêts, intérêts économiques pour la plupart. Et évidemment, chaque choix à son coût d’opportunité.

À la 48e Assemblée Générale de l’Organisation des États Américains à Washington, Haïti a fait abstention à une résolution américaine exigeant l’exclusion du Venezuela de l’Organisation régionale la plus ancienne du monde. En référence au texte de Céline Braconnier et Jean-Yves Dormagen intitulé La démocratie de l’abstention, on peut dire que le pays a fait le choix de la diplomatie de l’abstention. Contrairement à ceux fustigeant le comportement du pays par rapport à cette résolution, on peut penser que le pays a bien voté. Diverses raisons peuvent expliquer ce choix.

Haïti, pays indépendant pourtant, est trop dépendant des Etats-Unis pour dire NON à une cette résolution américaine. Les enjeux sont trop importants. D’abord, à lui seul, le dossier TPS (Temporary Protected Status) qui, directement, concerne plus de 58 000 haïtiens résidents aux Etats-Unis pourrait déterminer la position haïtienne dans cette assemblée. En effet, plus de 58 000 compatriotes qu’Haïti n’est pas prêt d’accueillir, ce dossier préoccupe tout un pays, des haïtiens les plus pauvres en passant par ceux se disant dans la « classe moyenne » jusqu’aux pouvoirs publics. Si pour les destinataires il s’agit du paiement de la scolarité, du loyer et de la consommation alimentaire en grande partie, pour le pays les plus de 2,5 milliards de dollars (qui ne proviennent pas seulement de ces gens, il faut le préciser) envoyés annuellement sont une aide considérable à l’économie.

Ensuite, les aides-projets des Etats Unis à Haïti, historiquement, ne sont pas négligeables étant donné le budget national. En 2017-2018 par exemple, les aides-projets des Etats Unis à Haïti sont de 1,2 milliard de gourdes, dépassant ainsi celles des autres gouvernements mais aussi supérieures à la contribution du bloc asiatique (Taiwan et Japon) au pays : moins d’un milliard de gourdes en 17-18. De plus, la Banque mondiale, qui dans les faits est dirigée par les USA, est des plus grands bailleurs d’Haïti (en tout cas considérant le budget national) avec des aides-projets de plus de 2,2 milliards de gourdes et d’appuis budgétaires directs de l’ordre de 1,2 milliard de gourdes pour l’année fiscal en cours.

Tout compte fait, dans les conditions actuelles, les Etats-Unis sont importants pour Haïti. Dans cette configuration, le pays ne saurait être explicitement contre la position « dominante » américaine. D’aucuns diront que « les Etats Unis n’aiment pas Haïti, pays le plus pauvre du continent qu’ils dominent ». La réponse la plus simple à cela est qu’il appartient à Haïti, et à Haïti seulement, de faire son développement. Bien sûr, le pays a besoin de support des autres pays. Mais aujourd’hui, même un « Plan Marshal » ne pourra sortir le pays de sa situation, la corruption est telle que la majorité des fonds seraient engloutis par les poches profondes. Le combat doit commencer à l’intérieur.

Haïti, non plus, ne saurait ne pas tenir compte de son amitié historique avec la République Bolivarienne du Venezuela dans son choix à l’OEA. La relation entre les deux pays est réelle. Elle est visible dans les faits. La relation avait pris tout son élan avec la présidence d’Hugo Chavez qui se déclarait personnellement un grand ami d’Haïti. Avec le programme Petro Caribe qu’il avait initié, Haïti a bénéficié de plus de trois (3) milliards de dollars américains, sous forme de prêt à long terme en grande partie. Ce prêt qui n’a abouti à aucun plan de travaux publics ou de programmes de développement économique. Ce prêt est rappelons-le, est des plus lourds fardeaux que porte le pays. Pour le budget 2017-2018, cinq (5) milliards de gourdes de Petro Caribe sont prévues, bien que cette somme soit plus qu’hypothétique.

N’oublions pas que le Venezuela a l’habitude d’accueillir des étudiants boursiers venus d’Haïti. Cependant, aujourd’hui, j’ai envie de dire demain aussi, Haïti ne peut pas compter sur le Venezuela comme paravent. Le Venezuela pays est dans une crise économique sans précédent, certains besoins de base ne peuvent être satisfaits normalement en ce moment. Autre pont difficile : l’inflation, entre avril 2017 et avril 2018, a augmenté de plus de 13 000%.

Nicolás Maduro vient juste d’être élu à la tête du pays avec plus de 68% des voix certes, mais vu la situation politique et économique, personne ne sait à quoi s’attendre. Au clair, c’est une situation qui n’est pas soutenable. Cela dit, on peut assister à un changement de régime n’importe quand. L’opposition, il faut le rappeler, n’est pas favorable à Petro Caribe. Le programme, sans délai, pourrait être supprimé définitivement …

Fort de tout ce qui précède, Haïti, malheureusement, rationalité oblige, ne saurait se mettre du coté du Venezuela (de l’actuel Venezuela en tout cas) contre la résolution américaine …avec un Trump imprévisible au pouvoir en plus. Donc, l’option de la « diplomatie de l’abstention », toute proportion gardée, est la bonne. Haïti peut justifier ce choix et du coté des Etats Unis et du coté du Venezuela qui normalement sait que les autorités haïtiennes ne pouvaient faire mieux. D’ailleurs, dans les faits, un petit pays (avec une petite économie dépendante) comme Haïti ne vote pas en général dans des assemblées de cette envergure, il est fait voter… La souveraineté et la dépendance économique ne font pas bon ménage.

Enomy Germain

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