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Cessons d’être légers et superficiels!

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J’ai été informée d’un certain concert « Lil Wayne /Chris Brown » au Champ de Mars via les réseaux sociaux et j’en ai eu la pleine confirmation à partir des détails fournis par Olivier Martelly dans l’édition du Nouvelliste du 22 juin de l’année en cours.

Après lecture des explications de M. Martelly, j’ai voulu lui donner le crédit d’une certaine sincérité et je me suis mise dans la peau d’un jeune entrepreneur fougueux, évoluant dans le domaine artistique, désireux de faire ses preuves et déterminé à bien se positionner dans le milieu tout en étant motivé par une forte volonté d’utiliser ce qu’il sait faire le mieux pour aider les autres. Néanmoins, dans une conjoncture d’avilissement et de mépris de notre dignité de peuple, alors que nos compatriotes victimes du racisme dominicain sont tantôt maltraités, tantôt lynchés, pour être enfin bestialement expulsés et pour certains vers une terre inconnue, je reste et demeure abasourdie et confuse, n’arrivant toujours pas à comprendre la définition d’un pareil spectacle et le choix de pareils artistes.

Olivier Martelly se dit « être concerné par tout ce qui a rapport à son pays » et pense que le timing de ce concert est bon puisque « Haïti est sur la carte touristique mondialement depuis quelque temps et accueillir ces mégastars est un gros coup de pub pour nous ». Permettez, M. Martelly, que je vous dise qu’actuellement, aucun coup de pub ne pourra effacer ni redorer le spectacle hideux, déshumanisant de nos compatriotes sur toutes les lignes frontalières. Soyons donc réalistes et cessons d’être légers et superficiels ! Il est grand temps pour nous de prendre ce pays au sérieux et de traiter les problèmes qu’il charrie avec profondeur, sans artifice aucun. La publicité dont nous avons besoin en cette conjoncture qui interpelle notre conscience de citoyen, devrait être, à mon humble avis, l’image d’un peuple, toutes couches confondues, mu d’élans patriotiques et civiques sincères, dépourvu de démagogie, tendant chaleureusement la main à nos frères et sœurs humiliés, tout en leur disant qu’ils sont maintenant en Haïti, pays de misère, de famine et de chômage certes, mais « pa gen tankou l’, car lakay se lakay » et qu’ils sont là ou ils devraient être.

« L’haïtien est un peuple qui danse », n’est-ce pas ? M. Martelly espère donc que « tout se passera bien, que l’on s’amusera et qu’ensemble on pourra envoyer un message clair disant que malgré tout nous sommes un peuple fort, uni et solidaire ». Je suis ou perdue ou déphasée car, je ne vois vraiment pas comment cette initiative pourrait traduire une certaine forme d’unité et de solidarité nationale. Comment s’amuser avec des artistes étrangers dont le répertoire musical tourne principalement sur trois axes… : le « I’m rich » qui prône un luxe provocateur en exhibant outrageusement bijoux, tenues, véhicules, etc., le « I got hoes » toujours des propos diffamatoires et avilissants envers la gent féminine à travers des clichés nettement pornographiques et le « I’m a gangsta » qui promeut la violence, le respect par la riposte, les confrontations, les représailles et les interactions armées. Un répertoire qui ne fait qu’ébranler jusqu’à annihiler certains piliers sur lesquels reposent les fondements sociaux, religieux et culturels de notre pays. Je n’ose donc imaginer le message d’unité et de solidarité que véhiculeront ces soi-disant mécènes de bonne volonté… alors qu’en pareille conjoncture, certaines figures « natif-natal » serviraient mieux et valablement de vecteurs de conscientisation, de sensibilisation, d’unité et d’espoir comme l’ont si bien fait tantôt les Manno Charlemagne, les frères Parent, les Farah Juste, les Beethova Obas….. pour ne citer que ceux-là.

Un concert gratuit… Allons voir ce qu’on entend par « gratuit ». D’une part, les sponsors des artistes et Swizz Beatz s’occuperont des « cachets » des mégastars Chris Brown et Lil Wayne. D’autre part, les sponsors de BigO productions s’occuperont de tout le reste. Très bien ! M. Olivier parle d’une partie des rentrées qui sera versée à une institution à but non lucratif (pas besoin d’être devin pour voir laquelle). Mais je suis encore plus confuse par les fonds en question. Un concert gratuit ou les sponsors prennent tout en charge… de quelles rentrées parlons-nous exactement ? Est-ce que BigO productions aurait dans son budget une ligne budgétaire titrée « Fonds pour donation » ? Sinon comment va-t-on récolter cet argent ?

De plus, en ce qui a trait à l’aspect technique du concert (scène, décor son et lumières…), je suis dans l’expectative de voir quelles compagnies M. Martelly embauchera ? Utilisera-t-on comme à l’accoutumée les services de nos « chers voisins » ou donnera-t-on la chance aux compagnies haïtiennes de faire leurs marques et de valider leurs portfolios ?

Enfin ! En dépit de toutes ces interrogations, je loue cette motivation d’Olivier Martelly d’aider son peuple… Malheureusement pour ce pays, chacun tient à avoir sa propre vision du devoir civique, alimentée le plus souvent par des intérêts directs et personnels.

Ne pensez-vous pas que le scénario suivant s’adapterait mieux à la situation ? M. Swizz Beatz organiserait un concert de levée de fonds aux États-Unis où le pouvoir d’achat est présent. Les fonds récoltés et les donations des sponsors de BigO seraient utilisés à des fins sociales et caritatives telles que, mise en place de centres de structures d’accueil dans les zones frontalières, construction de centres d’hébergement temporaires équipés d’unités médicales afin d’éviter toute propagation de maladies infectieuses ou de virus éventuels, de cantines, de services sanitaires, d’eau potable et pourquoi pas d’espaces de détente ou de jeux et tout ce qui peut aider nos compatriotes à commencer à sortir de ce cauchemar déshumanisant et recommencer à penser en tant qu’hommes. Ces idées peuvent s’avérer ne pas être les plus adaptées ou les plus appropriées et même de moyenne portée, mais je reste convaincue que leur impact serait meilleur et plus positif que celui dudit concert.

Assez d’encre a coulé sur ce sujet ! Asseyons-nous sur notre ti chèz ba et attendons les retombées espérées de ce concert…

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Une citoyenne concernée.

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