Cinquante ans plus tard, aucun décompte officiel ne permet de connaître le nombre exact de victimes, et les circonstances précises du drame restent floues
Le bateau Saint-Sauveur a sombré au large de Jérémie, emportant au fond de la mer des centaines de passagers en route pour Port-au-Prince dans la nuit du 24 mars 1976.
Cinquante ans plus tard, aucun décompte officiel ne permet de connaître le nombre exact de victimes, et les circonstances précises du drame restent floues.
En février 2026, un comité d’une dizaine de membres a été mis sur pied afin de commémorer le cinquantenaire de la tragédie et d’honorer la mémoire des personnes disparues.
Une liste partielle des victimes, établie à partir des témoignages des familles, recense une soixantaine de noms.

La famille de Dulnord Aubourg
Joint par AyiboPost, Jude Piquant, membre du comité dont le père a disparu dans le naufrage, explique que cette initiative s’inscrit dans une démarche de mémoire.
« Les enfants peuvent apprendre de ce naufrage et les autorités peuvent se sensibiliser pour améliorer le système de cabotage en Haïti », explique-t-il.
Le comité entend construire un monument mémoriel à l’effigie du Saint-Sauveur dans un espace public stratégique d’Anse-d’Hainault.
Des proches de victimes dénoncent les mauvaises conditions de voyage à bord du bateau et le manque de contrôle des autorités haïtiennes à l’époque.
« Il y avait une cohabitation entre les animaux et les passagers. Pas de gilets de sauvetage, aucun phare pour guider les marins », explique Jude Piquant, qui avait voyagé à plusieurs reprises sur le bateau.
« Quand on prenait le Saint-Sauveur, il était impossible de savoir combien de personnes se trouvaient à bord, car aucun contrôle n’était effectué », ajoute-t-il.
Pour sa part, Max Gabriel, ancien commissaire de police et ancien lieutenant des Forces armées d’Haïti, qui a perdu sa mère dans le naufrage, souligne de graves lacunes techniques.
« On ne tenait aucun compte de la capacité de tonnage du bateau — cargaison, carburant, eau, équipage — afin de garantir un voyage sûr », confie-t-il.
Selon lui, ces conditions précaires persistent encore aujourd’hui.
Ces dernières années, la garde côtière fait face à des difficultés logistiques, à des accusations de corruption et à un manque de moyens techniques et opérationnels pour intervenir en mer.
Lire aussi : Des bateaux paient les policiers de la garde côtière pour protection en Haïti
Joint par AyiboPost, une source de la Semanah indique que l’institution tente de réguler le secteur, mais fait face à des problèmes de communication radio après le sabotage et le vol d’équipements par des gangs à La Saline en 2023.
Pour le moment, les échanges entre marins et l’institution se font uniquement par téléphone, en attendant la remise en service, confie la source, qui dit ne pas être autorisée à intervenir au nom de l’institution.
Max Gabriel préconise une meilleure coordination entre les forces de l’ordre, la douane et la Semanah afin d’assurer une surveillance effective de l’espace maritime.
Des proches et des familles témoignent à AyiboPost de l’impact de cette tragédie, un demi-siècle après, dans un contexte où les conditions de voyage maritime restent préoccupantes en Haïti.
Huit membres de la famille de sœur Stélénia Vorbes ont péri dans l’incident.
La dame, quatrième enfant de sa famille, fêtera en octobre prochain son 91e anniversaire.
Religieuse au sein de la congrégation des Sœurs de Saint-François d’Assise, elle se souvient encore de la douleur du drame survenu pendant la dictature de Jean-Claude Duvalier.
Son père, Max Beauvoir Vorbes, 66 ans, capitaine du bateau, a disparu le jour même de son anniversaire.

Photo de Beauvoir Vorbes- le capitaine du bateau St-Sauveur.
Une demi-douzaine d’autres membres de la famille, dont son cousin Huberto Bazile, surnommé Sibrecar, chargé de collecter les frais de traversée, sont également portés disparus à ce jour.
Le Saint-Sauveur, une embarcation en bois motorisée appartenant à un certain Solages Rousseau, assurait la liaison entre Anse-d’Hainault et Port-au-Prince.
Sur son trajet, il desservait plusieurs localités du Sud-Ouest — Les Irois, Tiburon, Chambellan, Abricots — et transportait des passagers qui ne déboursaient souvent pas plus de dix gourdes pour la traversée.

La photo de Huberto Bazile
Le mercredi du drame, le bateau quittait Anse-d’Hainault, chargé de marchandises — produits vivriers, médicaments et biens de première nécessité — avant de mettre le cap sur Tiburon, Les Abricots puis Les Irois.
À son bord se trouvaient des commerçants, des travailleurs et de nombreux parents en déplacement vers la capitale pour accompagner ou rendre visite à leurs enfants scolarisés.
Comme à l’accoutumée, le navire devait faire escale à Dame-Marie, puis rebrousser chemin afin d’atteindre la côte de Port-au-Prince.
Pour les personnes interrogées par AyiboPost, familières du drame, le Saint-Sauveur symbolisait le poumon économique de la côte du Sud-Ouest, permettant à une grande partie de la population de rejoindre Port-au-Prince en moins de trois jours.
À cette époque, il représentait le seul moyen de transport viable, car l’accès par la route constituait un véritable calvaire, vu la distance.
Arrivé au large de Jérémie, le Saint-Sauveur prend feu, selon les témoignages recueillis par AyiboPost.
Ces dernières années, la garde côtière fait face à des difficultés logistiques, à des accusations de corruption et à un manque de moyens techniques et opérationnels pour intervenir en mer.
Debout sur le quai de Jérémie le soir du drame, Mombrun Jacques Anselme, professeur et avocat, se souvient avoir aperçu une boule de feu en pleine mer.
Ce qui lui semblait être un bateau brûlait depuis des heures, sans que personne ne puisse intervenir ni qu’aucune opération de secours ne soit lancée.
Le lendemain, vers onze heures, la nouvelle tombe comme un couperet : c’est bien le Saint-Sauveur qui a été consumé par les flammes, raconte-t-il.
L’homme avait dix-sept ans lorsqu’il avait quitté la commune d’Anse-d’Hainault pour poursuivre ses études secondaires, en classe de rhétorique, à Jérémie.

Flavie Bernard de Ansed’Hainault, une victime du bateau Saint-Sauveur
« Je me souviens de ce soir-là comme on se souvient d’une blessure qui laisse des cicatrices. Non seulement la tragédie immédiate, mais aussi les failles structurelles qui l’ont rendue possible », confie Anselme à AyiboPost.
Les familles touchées, contactées par AyiboPost, affirment porter encore les marques de cette tragédie.
Vorbes confie ne pas réussir à faire le deuil de son père, disparu en mer.
La religieuse, âgée de 41 ans à l’époque, s’était d’abord installée à Port-au-Prince pour poursuivre ses études, avant de rejoindre le Cap-Haïtien lorsqu’elle a intégré la congrégation des Sœurs de Saint-François d’Assise.
La dernière fois qu’elle a vu son père remonte au mois d’août 1975.
Sa mère, qui vivait encore à Port-au-Prince, lui donnait toutefois de ses nouvelles chaque fois qu’il passait à la maison.
« J’étais très contente quand ma maman m’a appris ce soir-là que mon père arriverait en bateau à Port-au-Prince jeudi », dit-elle. La dame était de passage dans la capitale pour emmener sa mère malade à l’hôpital.
Elle a appris le naufrage par une fillette qui passait dans le quartier.
À l’époque, faute de moyens de communication, Stélénia Vorbes n’a été informée du drame que le lendemain après-midi.
« Nous étions tous affectés. Çà et là, dans le voisinage, des gens pleuraient la disparition d’un proche, ce qui rendait la situation encore plus douloureuse », poursuit-elle.
Son père, Max Beauvoir Vorbes, passionné de navigation, avait commencé à naviguer à l’âge de quatorze ans.
« J’étais très proche de mon père. Il était très affable, très apprécié de tous. C’était un père responsable et très sensible », se souvient-elle.
Selon les témoignages recueillis par AyiboPost, seules deux personnes ont survécu à ce sinistre, mais elles ne seraient plus en vie aujourd’hui.
Par : Fenel Pélissier
► AyiboPost s’engage à diffuser des informations précises. Si vous repérez une faute ou une erreur quelconque, merci de nous en informer à l’adresse suivante : hey@ayibopost.com
Gardez contact avec AyiboPost via :
► Notre canal Telegram : cliquez ici
►Notre Channel WhatsApp : cliquez ici
►Notre Communauté WhatsApp : cliquez ici






Comments