SOCIÉTÉ

Comment un projet de numérisation d’ouvrages classiques haïtiens s’est interrompu

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À travers ce projet, le Réseau des jeunes bénévoles des Classiques des sciences sociales (REJEBECSS-Haïti) s’était donné pour mission de valoriser, diffuser et préserver le savoir des intellectuels haïtiens, parfois disponibles uniquement à l’étranger

Il y a une dizaine d’années, une vingtaine d’étudiants bénévoles de l’Université d’État d’Haïti (UEH) lançaient une initiative ambitieuse : constituer une sous-collection baptisée « Études haïtiennes » au sein de la plateforme canadienne Les Classiques des sciences sociales, l’une des plus vastes bibliothèques numériques francophones en sciences humaines et sociales.

À travers ce projet, le Réseau des jeunes bénévoles des Classiques des sciences sociales (REJEBECSS-Haïti) s’était donné pour mission de valoriser, diffuser et préserver le savoir des intellectuels haïtiens, parfois disponibles uniquement à l’étranger.

La photo d’une activité (École du Numérique) organisée par le REJEBECSS-HAÏTI en 2018. Photo : Lëa-Kim Châteauneuf.

Entre 2017 et 2020, l’initiative a permis de numériser et de rendre accessibles des centaines d’œuvres : 64 ouvrages de 27 auteurs classiques, 227 livres issus de 75 auteurs contemporains, ainsi que 42 thèses et mémoires — sans compter de nombreux documents encore en attente de publication, selon des données transmises à AyiboPost par deux responsables.

Mais la dynamique s’est progressivement essoufflée.

La dégradation de la situation sécuritaire au cours des cinq dernières années, conjuguée à la migration des ressources humaines et aux difficultés financières, a fini par étouffer l’initiative.

Cela, dans un contexte où des bibliothèques universitaires de la région métropolitaine ne sont plus accessibles, car situées dans des zones contrôlées par des gangs.

« Nous n’avons pas pu tenir », regrette Wood-Marc Pierre, un autre initiateur du projet de numérisation. « C’est à la fois triste et désolant, au regard de l’impact et de l’utilité publique du projet. »

Une photo de Wood-Marc Pierre, l’un des membres du REJEBECSS-HAÏTI. Courtoisie : Wood-Marc Pierre.

L’idée d’opérationnaliser une sous-collection d’œuvres haïtiennes sur Les Classiques des sciences sociales colonise la pensée de Rency Inson Michel et de ses comparses étudiants depuis 2015-2016.

L’étudiant en sociologie à la Faculté des sciences humaines (FASCH) de l’UEH avait conjugué sa volonté à celle d’autres acteurs, notamment le poète et écrivain Ricarson Dorcé, ainsi que la professeure Florence Piron, affiliée à l’Université Laval et à l’UEH, qui avaient eux aussi réfléchi à la faisabilité de l’initiative.

L’idée de la création de cette sous-collection haïtienne dans les colonnes des Classiques des sciences sociales a pris place dans un contexte post-séisme de 2010, où Haïti portait encore très vive la mémoire douloureuse de ses pertes en vies humaines et de ses infrastructures culturelles détruites — notamment les bibliothèques.

À cette époque, Michel avait la fièvre de la lecture et ses travaux académiques à la FASCH l’amenaient souvent à visiter Les Classiques des sciences sociales.

Fondée dans les années 1990 par Jean-Marie Tremblay — professeur retraité de sociologie au département des sciences humaines du Cégep de Chicoutimi (un établissement public d’enseignement supérieur au Québec) —, Les Classiques des sciences sociales constituent une vitrine très prisée des amateurs d’ouvrages et de documents en langue française.

Avec des collections en philosophie, histoire, anthropologie, entre autres, la bibliothèque électronique Les Classiques des sciences sociales contient à ce jour huit collections regroupant 9 610 œuvres originales et 2 086 auteurs différents — avec un million de pages téléchargées mensuellement et environ 10 000 visiteurs déjà en 2010.

Avec ce fonds documentaire imposant et une affluence qui allait grandissant, Michel et les acteurs susmentionnés ont envisagé la possibilité d’intercaler une sous-collection exclusivement haïtienne dans la bibliothèque.

Un concours de circonstances favorables servira la cause.

Au premier trimestre de 2016, une délégation des Classiques des sciences sociales visite Haïti pour un colloque international sur la science ouverte.

Des centaines d’universitaires rencontrent cette délégation et certains, dont Michel et Wood-Marc, fixent les modalités concrètes de la collection « Études haïtiennes » sur le site.

L’idée de la création de cette sous-collection haïtienne dans les colonnes des Classiques des sciences sociales a pris place dans un contexte post-séisme de 2010, où Haïti portait encore très vive la mémoire douloureuse de ses pertes en vies humaines et de ses infrastructures culturelles détruites — notamment les bibliothèques.

Deux semaines plus tard naît l’association bénévole REJEBECSS-Haïti, regroupant plus d’une vingtaine d’étudiants chargés de la mise en page et de la correction des textes produits en Haïti.

En 2017, sous l’initiative de Michel, un studio de numérisation pour la diffusion de ces savoirs haïtiens est mis sur pied, hébergé dans les locaux de l’Université de technologie d’Haïti (UNITECH) à Pacot.

En manque de financements en Haïti, les moyens matériels pour ce studio viendront d’un soutien de 10 000 dollars canadiens acheminés à l’organisation en octobre 2017 par le conseil d’administration de la bibliothèque sous forme de lots logistiques — dont un ordinateur et un numériseur, entre autres outils — afin d’autonomiser et de faciliter la numérisation des livres.

Selon Rency Michel, cet appui en logistique nécessaire au projet débouchera sur deux ans d’intenses activités de numérisation, respectivement entre 2017 et 2019.

Rency Inson Michel l’un des initiateurs du projets. Courtoisie : Rency Inson Michel.

Les efforts consentis par l’équipe pour rendre accessibles des centaines de textes haïtiens sur Les Classiques des sciences sociales ont été énormes.

« Parfois, un seul livre nécessitait un temps de traitement pouvant aller jusqu’à plusieurs semaines », confie-t-il, soulignant que lui et son équipe avaient souvent l’habitude d’y passer des nuits entières.

Selon le responsable, les livres sélectionnés pour la numérisation relevaient davantage des sciences sociales et de la philosophie, avec une bifurcation ensuite vers des œuvres littéraires, comme « Les dix hommes noirs » du poète haïtien Etzer Vilaire.

« L’occupation américaine d’Haïti : les conséquences économiques et morales » et « La résistance haïtienne (l’occupation américaine d’Haïti) », deux livres de l’intellectuel haïtien Dantès Bellegarde — sortis respectivement en 1923 et 1937 — comptent parmi les premiers textes numérisés et publiés dans le cadre du projet sur Les Classiques des sciences sociales, selon Michel.

D’autres œuvres majeures suivront, telles que « De l’égalité des races humaines » de l’illustre Anténor Firmin, des œuvres de Jacques Stephen Alexis, de Jacques Roumain, de Louis-Joseph Janvier et de l’intellectuel de l’école indigéniste, Jean Price-Mars.

Selon Rency Michel, les ouvrages classiques retenus pour la numérisation et la mise en ligne appartiennent, pour l’essentiel, au domaine public.

« Lorsqu’il s’agissait d’œuvres contemporaines ou encore protégées par le droit d’auteur, nous prenions l’habitude de solliciter directement l’autorisation des écrivains afin de pouvoir les diffuser en libre accès dans la collection », a-t-il confié à AyiboPost.

« L’occupation américaine d’Haïti : les conséquences économiques et morales » et « La résistance haïtienne (l’occupation américaine d’Haïti) », deux livres de l’intellectuel haïtien Dantès Bellegarde — sortis respectivement en 1923 et 1937 — comptent parmi les premiers textes numérisés et publiés dans le cadre du projet sur Les Classiques des sciences sociales, selon Michel.

Les impacts de cette démocratisation des savoirs haïtiens se sont vite illustrés au sein de la communauté universitaire, y compris auprès de nombreuses personnes, étrangères ou haïtiennes, désireuses de découvrir une pensée haïtienne en sciences sociales et en philosophie.

Fontaine Léonsky Christo, dans la vingtaine et fraîchement licencié en philosophie et sciences politiques à l’Institut d’études et de recherches africaines d’Haïti (IERAH/ISERSS) de l’UEH, fait partie des étudiants qui gardent de bons souvenirs des « Études haïtiennes » sur Les Classiques des sciences sociales.

Il a découvert le site sur les conseils d’un de ses professeurs en 2021.

Depuis, Christo avoue à AyiboPost y avoir effectué plus d’une centaine de téléchargements.

Un fonds documentaire qui, dit-il, l’a grandement « aidé dans ses devoirs et la rédaction de son mémoire académique portant sur les “effets du mode de scrutin sur la représentativité parlementaire en Haïti” ».

« Dans un contexte où je n’avais pas assez de moyens pour me procurer des livres en format papier, cette collection sur Les Classiques des sciences sociales m’a favorisé un accès important à des textes qui ont marqué ma vie et mon parcours universitaire », souligne-t-il à AyiboPost.

Si cette initiative a fait des heureux en Haïti, la COVID-19, la migration, les difficultés financières, ainsi que l’insécurité lui ont donné le coup de grâce entre 2019 et 2021, intervalle qui a vu les publications complètement interrompues sur le site, selon les responsables.

L’initiative bénévole, considérée par certains comme une bouée de sauvetage, a d’abord buté sur des difficultés financières.

Selon Michel, les multiples sollicitations d’aide du côté de l’État haïtien sont restées sans réponse.

Ce responsable relate à AyiboPost un épisode vécu par son équipe comme « douloureux », où l’Administration générale des douanes (AGD) — malgré des requêtes d’exonération — leur a infligé des frais de dédouanement d’environ 200 000 gourdes pour la réception de l’appui logistique des Classiques des sciences sociales en 2017.

« Cette somme représentait beaucoup à l’époque pour des étudiants en prise avec des difficultés financières liées à l’étude en Haïti », rappelle Rency Michel.

En l’absence d’appui étatique, souligne-t-il, le recteur de l’UNITECH de l’époque a non seulement accepté d’héberger l’initiative, mais aussi de leur faire don de près de la moitié des 200 000 gourdes.

L’autre moitié a été perçue à travers le lancement d’ateliers de méthodologie ponctuels payants — entre 500 et 1 000 gourdes — organisés par le REJEBECSS-HAÏTI à l’intention des étudiants haïtiens à Port-au-Prince.

À ces difficultés s’ajoutent des recherches de partenariats avortées avec des institutions étatiques, comme la Direction nationale du livre (DNL) et la Bibliothèque nationale d’Haïti (BNH), ainsi que les conséquences de la migration, qui ont progressivement vidé les rangs des étudiants bénévoles.

Resté seul en Haïti et travaillant parfois seul, Michel tournera lui aussi la page de la numérisation d’œuvres haïtiennes sur Les Classiques des sciences sociales à la fin de l’année 2020 pour s’établir au Canada et y poursuivre des études spécialisées, selon le concerné.

S’il a voulu, par moments, remettre sur pied l’initiative depuis le Canada, il confie à AyiboPost que l’ombre de l’insécurité qui étreint Haïti ces derniers temps freine sa volonté.

Entre-temps, l’arrêt des publications dans la collection « Études haïtiennes » sur Les Classiques des sciences sociales désole.

Pour Fontaine Léonsky Christo, la suspension des activités de diffusion de savoirs haïtiens sur le site est choquante.

« Pour les étudiants, les conditions d’existence matérielle s’aggravent en Haïti, et c’est désolant que l’indifférence ou les impondérables sociopolitiques enterrent les rares outils qui soutiennent l’apprentissage dans ce pays », conclut-il.

Par : Junior Legrand

Couverture | La photo d’une activité (École du Numérique) organisée par le REJEBECSS-HAÏTI en 2018. Photo : Lëa-Kim Châteauneuf.

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Journaliste à AyiboPost depuis avril 2023, Legrand junior fait ses études à l'Université d'État d'Haïti. Passionné des mots et du cinéma, il espère mettre à contribution sa plume pour donner forme au journalisme utile en Haïti et favoriser l'éclosion d'une sphère commune de citoyenneté.

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