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Poursuivie par la violence, Derline change de maison 7 fois en 5 mois

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«Je ne pensais pas qu’un jour j’allais partir. J’attends le jour où je vais devoir repartir. Je n’ai plus de chez-moi»

Traquée par la mitraille infernale des gangs et la peur de perdre son unique fils, Derline Estimé a changé de ville sept fois en seulement cinq mois.

Agée de 36 ans, Derline Estimé fait partie des 29 800 personnes qui ont fui leurs maisons entre octobre et novembre 2022 à Petite-Rivière de l’Artibonite lors d’attaques des gangs.

Le Groupe des jeunes visionnaires pour le développement, organisme basé à Petite-Rivière, dénombre également 97 maisons brûlées et 270 autres pillées, sans compter les bêtes ainsi que d’autres biens des habitants emportés par les bandits.

Derline Estimé a changé de ville sept fois en seulement cinq mois.

« Je tremblais. J’avais très peur que quelque chose nous arrive, à moi et à mon fils », se rappelle Derline Estimé, le jour du commencement des hostilités.

Des détonations puissantes émanaient du bas de la ville. Et le lendemain, des rumeurs circulaient, disant que les hommes armés allaient venir organiser un « bain de sang »

Prise de panique, Derline Estimé qui habitait au sud de la ville fait sa valise et se rend chez sa sœur à Savane-à-Roche, avec son fils, « avant que le malheur arrive ».

Savane-à-Roche se trouve en hauteur, à une vingtaine de kilomètres à l’est du centre-ville. Là, Derline Estimé et son fils sont restés pendant quinze jours. Au seizième, ayant appris que les choses s’étaient un peu calmées, elle est revenue au centre-ville.

La situation s’était un peu détendue pendant les quatre premiers jours. Pas plus. Car au cinquième, les tirs nourris ont recommencé de plus belle.

C’est alors que Derline Estimé prend la décision de se rendre à Port-au-Prince.

J’ai gardé espoir.

La descente aux enfers pour le département de l’Artibonite commence à partir de 2019, lors d’une première attaque majeure contre le commissariat communal de Petite-Rivière.

« En avril 2020, je me rappelle avoir fui, prise de panique, se remémore Derline Estimé, enceinte à l’époque. Ce jour-là, j’étais au marché du Centre–Ville lorsque j’ai entendu des détonations non loin de moi ».

La situation se dégénère en juin et juillet 2022.

« Mais je ne pensais pas qu’un jour j’allais partir, déclare Derline Estimé. J’ai gardé espoir, si bien que j’avais fait tous les préparatifs pour mon fils pour l’année scolaire qui allait commencer. »

Reçu d’inscription du fils de Derline Estimé à une école de Petite-Rivière.

D’octobre à décembre 2022, toute la ville était sur pied de guerre. Après que les hommes armés ont attaqué l’entrée nord du Centre-ville le 18 octobre, des milliers de citoyens ont abandonné leurs maisons en catastrophe. Le peu qui résistaient, aidés par des volontaires et quelques policiers, se sont retranchés derrière des barricades. Toutes les rues étaient restées bloquées, dans l’attente d’un éventuel retour des bandits.

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Deux mois après son arrivée chez sa sœur à Port-au-Prince, Derline Estimé décide de retourner une fois de plus à Petite-Rivière après avoir appris que la vie reprenait timidement son cours derrière les barricades.

« Je voulais que mon fils aille à l’école, dit-elle. Mais à mon arrivée, je ne pouvais pas retenir mes larmes. Car, ce n’était plus la ville de mon enfance. »

Barricades, ruines de maisons brulées et abandonnées… la ville était défigurée par la violence. Les gens avaient une expression insaisissable sur leur visage. Ils ressemblaient, selon Derline Estimé, à des zombis aux visages blêmis par le désespoir et les nuits sans sommeil passées à guetter le retour des hommes armés. Cela faisait trois mois qu’ils crient leurs malheurs partout. Mais ni la Police ni le gouvernement ne semblait les avoir entendus.

Je voulais que mon fils aille à l’école.

Dans ces conditions, la réouverture des classes était impossible.

Mais Derline Estimé insiste : elle veut que son fils aille à l’école. C’est pourquoi, elle décide de suivre les conseils de certains amis et de déménager à Verrettes, une commune située de l’autre côté du fleuve de l’Artibonite. Arrivée dans la zone, avec le support du père de son enfant en raison de son travail, elle loue deux petites chambres pour 70 000 gourdes. Puis, elle inscrit son fils dans un établissement de la place.

Affiche des modalités d’inscription à une école des Verrettes.

Le malheur va rattraper Derline Estimé, une fois de plus. La petite famille ne va passer que deux semaines à Verrettes.

L’enfant a commencé à aller à l’école sans difficulté. Derline Estimé pouvait souffler un peu et s’occuper de son petit commerce de vente de chaussures. Cependant, à la fin de la deuxième semaine, des coups de feu se font entendre à proximité de sa maison. Tout de suite, les mauvais souvenirs refont surface.

Bulletin scolaire du fils de Derline Estimé à sa nouvelle école aux Verrettes.

Et mercredi 8 février, Derline Estimé se réveille en sursaut à une heure du matin à cause des détonations assourdissantes. Les tirs ne s’arrêteront pas avant trois heures du matin.

« Mon fils dormait, mais moi j’étais restée éveillée, dit-elle. Je transpirais. Mon cœur battait vite. De l’intérieur, j’entendais des bruits de pas. Ils allaient et venaient. Des voix s’élevaient dans la nuit, proférant des menaces et hurlant. »

Le lendemain jeudi, comme d’habitude, Derline Estimé reprend sa routine, comme si les évènements de la soirée étaient un mauvais rêve. Elle prépare le petit déjeuner et fait les préparatifs pour emmener son fils à l’école. Mais dehors, la rue était vide.

Elle s’enquiert auprès d’une voisine pour savoir ce qui se passe. La voisine lui explique qu’une moto transportant des boites de cartouches a été interceptée par les habitants de la localité de Desjardins cette nuit-là. Le chauffeur, ayant eu le temps de s’échapper, semblait avoir appelé le « chef » pour lequel il transportait les boites, lui informant ce qui venait de se passer. Le « chef » furieux, s’était fait accompagner de quelques « soldats » et sont venus se venger. Ils ont tué huit personnes et menaçaient de « revenir » s’ils ne retrouvent pas leurs « boîtes ». C’est pour cela que les habitants ont fui.

Alors qu’elle explique le déroulé de ces évènements, l’expression de Derline Estimé change brusquement. Elle baisse la tête et pleure. Pour l’entrevue avec AyiboPost, elle portait un corsage bleu à motifs blancs. Ses longues tresses dansaient devant ses yeux pétillants. Son fils jouait quelque part plus loin.

Conversation via WhatsApp entre Derline Estimé et le propriétaire de la maison pour s’enquérir de l’évolution de la situation dans la ville des Verrettes.

« J’ai dit OK. Puis, je suis rentrée avec mon fils. Les larmes aux yeux, j’ai fait ma valise une énième fois. Nous sommes sortis, laissant le petit déjeuner sur la table. »

Mère et fils ont repris la route, à destination de Savane-à-Roche, une deuxième fois.

Mais la zone était tendue. L’ombre des hommes armés guettait, à chaque coin de rue. « Je suis revenue à Port-au-Prince le 13 février, la veille de mon anniversaire », explique Derline Estimé.

Durant ces pérégrinations, l’enfant a bien changé. « Il est devenu très turbulent », remarque Derline Estimé.

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Cela fait maintenant cinq mois qu’ils ont quitté leur maison. « Dans la capitale, j’attends le jour où je vais devoir repartir. Je n’ai plus de chez-moi », regrette la jeune dame.


Photo de couverture : un motard transporte une mère et son fils fuyant les violences à Diègue, Pétion-Ville, le 19 mars 2023. | © Jean Feguens Regala/AyiboPost

Wethzer Piercin est passionné de journalisme et d'écriture. Il aime tout ce qui est communication numérique. Amoureux de la radio et photographe, il aime explorer les subtilités du monde qui l'entoure.

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