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Récit d’une évasion spectaculaire au pénitencier national

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La prison de Croix-des-Bouquets a aussi été attaquée, hier samedi. Il n’est pas clair si des prisonniers se sont évadés

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Il est huit heures hier samedi soir. L’homme hâte le pas, dans un noir d’encre.

Visiblement dans la soixantaine, il soutient son pantalon alors qu’il arrive en face d’une quinzaine de policiers à la Direction départementale de l’ouest (DDO) de la Police nationale d’Haïti (PNH), à proximité du Champ-de-Mars.

«Je suis un prisonnier du pénitencier national, commandants, dit-il. J’ai passé une dizaine d’années en prison pour vol et association de malfaiteurs. Je n’ai jamais été jugé. Je veux me rendre à Pétion-Ville.»

Autour de la scène surréaliste, des détonations dignes d’un champ de bataille résonnent. Certains policiers demandent l’exécution du vieil homme en désarroi. Mais selon un témoin, la majorité des agents décident de le laisser partir.

Je suis un prisonnier du pénitencier national, commandants. J’ai passé une dizaine d’années en prison pour vol et association de malfaiteurs. Je n’ai jamais été jugé. Je veux me rendre à Pétion-Ville.

Partir pour l’inconnu, puisque ce dimanche 3 mars 2024, plusieurs cadavres — présentés comme d’anciens prisonniers du pénitencier — jonchent les rues de Port-au-Prince.

Avant l’attaque armée d’une violence inouïe survenue hier 2 mars, le pénitencier abritait près de 3800 prisonniers. Deux sources proches des autorités de la prison affirment que la grande majorité d’entre eux se sont évadés, selon les constats de ce dimanche matin.

«Les inventaires sont en cours», déclare la source.

AyiboPost remarque deux corps sans vie à l’angle de la rue Cameau et l’Avenue Christophe. Une source proche du système carcéral les présente comme d’anciens prisonniers, appréhendés et exécutés par la population à proximité de l’hôtel Oloffson, hier soir.

Lire aussi : Des policiers ont déserté le pénitencier national

Plusieurs prisonniers gravement blessés ont été découverts ce matin sur la cour du Collège Bird, à proximité du pénitencier national. L’avocat de l’institution a demandé au commissaire du gouvernement d’envoyer un juge de paix les récupérer. Il n’est pas clair si ces démarches ont abouti.

La prison de Croix-des-Bouquets a aussi été attaquée, hier samedi. Il n’est pas clair si des prisonniers se sont évadés.

«Je ne comprends pas la facilité avec laquelle la plus grande prison du pays a été vidée de ses prisonniers», déclare à AyiboPost un policier présent à proximité de la scène, hier soir.

Cette incompréhension traverse l’institution policière. Trois agents disent à AyiboPost que les portes de la prison ont été laissées ouvertes, lorsque des policiers se sont enfouis dans la débandade.

Je ne comprends pas la facilité avec laquelle la plus grande prison du pays a été vidée de ses prisonniers.

«Il y a eu connivence au sein de l’Administration pénitentiaire nationale», analyse à AyiboPost Samuel Madistin, un avocat influent dont plusieurs clients se retrouvent au pénitencier.

Même réaction de la part de Pierre Esperance, directeur du Réseau national de défense des droits humains (RNDDH). C’était connu que les bandits prévoyaient d’attaquer le centre carcéral, mais «le haut état-major n’a rien fait», dit le défenseur des droits humains. «Seulement Frantz Elbé — directeur de la police — peut donner des explications à la justice : pour moi, ils ont livré la prison aux bandits», soutient-il.

Les agents sur place ont vite été dépassés par les évènements. «Les bandits avaient leur plan, la police n’en avait pas», déclare à AyiboPost un autre policier sur la scène, hier soir.

Pour défendre ses collègues, déserteurs, il prend l’exemple des policiers assassinés le 29 février au Sous-Commissariat de Bon Repos. Ces derniers, selon ses dires, ont sans succès appelé à l’aide pendant des heures. Au pénitentier national, les agents «ne voulaient pas subir le même sort» dans un contexte où au moins un drone controlé par les gangs survolait la prison, dit-il.

Par Widlore Mérancourt et Rolph Louis-Jeune

Photo de couverture : Reginald Louissaint Jr. / AFP 


Visionnez ce reportage réalisé par AyiboPost en 2019 sur le problème de la détention préventive prolongée en Haïti:


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Widlore Mérancourt est éditeur en chef d’AyiboPost et contributeur régulier au Washington Post. Il détient une maîtrise en Management des médias de l’Université de Lille et une licence en sciences juridiques. Il a été Content Manager de LoopHaïti.

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