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Rebecca Jean: « Un artiste doit toujours porter une cause »

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L’artiste invitée à la soirée de clôture du festival « Fondu au noir » échange avec AyiboPost

Le Black History Month est une commémoration annuelle de l’histoire de la diaspora africaine. Au Canada, il est célébré depuis 1995. Depuis 10 ans déjà, le festival Fondu au noir, réalisé par la fondation Fabienne Colas, s’est trouvé une place dans la célébration du Black History month.

En 2021, malgré les circonstances particulières dues au Covid-19, le festival s’est déroulé du 17 au 21 février, pour sa dixième édition.

D’origine haïtienne, Rebecca Jean, chanteuse-auteure-compositrice-interprète, a été artiste invitée à la soirée de clôture du festival « Fondu au noir ». AyiboPost a réalisé une entrevue avec l’artiste. Elle y livre ses impressions, ses envies, et jette un regard sur sa carrière.

Qui est Rebecca Jean? Comment avez-vous grandi dans la musique?

Je suis née à Montréal de mère petit-goavienne et de père jacmelien. Enfant, j’étais plutôt timide. C’est vraiment dans la musique que je m’extériorisais. J’ai commencé à faire de la musique, à composer avant même de connaître l’alphabet. Vers 4 ou 5 ans, j’ai commencé à prendre des cours, mais je n’étais pas fanatique de la théorie. C’était trop rigide à mon goût, je voulais laisser place à mon imagination et vraiment utiliser la musique d’une manière libre.

Des années plus tard, j’ai compris l’importance de connaître ce langage universel de la musique, surtout lorsqu’on veut jouer avec d’autres musiciens, connaître les accords. C’est plus tard que j’ai appris tout ça.

Tout au long de mon enfance, tout au long de mon adolescence, j’ai développé une relation entre mon piano, ma voix et les mots. C’est un peu comme un ménage à trois, mais sans la jalousie. C’est un apprentissage qui se poursuit encore. C’est à l’âge de dix-sept ans que j’ai commencé à faire de la musique d’une manière plus professionnelle avec mes premiers concerts en public, en dehors de la chorale de l’église.

Vous êtes Haïtienne d’origine, née au Canada. Jusqu’où va le lien avec le pays de vos parents?

Le lien qui m’unit à Haïti va au-delà du physique. C’est profondément ancré dans mes racines, c’est comme lorsqu’ils disent « kòd lonbrit mwen mare an Ayiti ». Tout ce que vit Haïti présentement au niveau de l’instabilité, des insécurités… je pense que ce n’est pas uniquement aux Haïtiens en Haïti de redresser la situation. C’est autant ma responsabilité que la responsabilité des Haïtiens à Miami, à New York, en France. Nous sommes les branches d’un même arbre, mais nos racines sont en Haïti.

La première fois que j’ai enfin pu aller en Haïti, c’était après le tremblement de terre, en 2012. Une partie de moi regrette un peu de ne pas avoir connu l’Haïti d’avant, dont mes parents me parlaient. Chaque fois que je voulais y aller en étant plus jeune, ce n’était jamais le moment. Il y avait toujours cette peur de l’instabilité. Et un jour j’ai décidé de connaître mon pays d’origine.

Malgré le fait que le paysage avait été choqué par le tremblement de terre, je suis tombée en amour avec Haïti. Surtout avec les gens. C’était assez impressionnant pour moi de me promener dans un endroit où tout le monde est noir, tout le monde parle créole. Cela a l’air anodin, mais au Canada et dans tous les pays où je suis allée, les gens ne parlaient pas créole, du moins, pas le créole haïtien.

Comment avez-vous vécu ce premier voyage?

C’était particulier aussi de rencontrer la famille, de voir que du côté de ma grand-mère par exemple tout le monde parle rapidement, ils ont le même accent. De voir aussi le frère de mon grand-père qui lui ressemblait comme deux gouttes d’eau. Même lorsqu’il y avait peu, il y en avait pour tout le monde. Le fait de prendre le temps de parler, de passer voir un voisin, de prendre un café, de discuter, j’ai adoré. La marchande dans la rue qui vend des trucs. Se faire réveiller par le chant du coq.

Je trouve qu’Haïti est un pays attachant, accueillant. Je chéris beaucoup l’idée d’y retourner. Peut-être même, passer plus de temps, m’imprégner de la culture, la nourriture.

J’ai aimé être sur une moto à Jacmel, derrière mon cousin Josué qui conduisait. Parcourir les petits chemins, les arbres verdoyants, pour enfin atterrir à bassin bleu. Et là-bas, boire de l’eau de coco, aller me baigner, rester au soleil, observer les jeunes qui sautent du haut de la chute, en fermant les yeux parce que je trouve ça dangereux. Entendre de la musique en dansant comme ça sur les rochers, cela me manque beaucoup.

Êtes-vous consciente que le public haïtien ne vous connaît pas encore?

Absolument et j’espère que ça va changer. Avant d’être reconnu par les autres, c’est important d’être reconnu chez soi. Et même si je suis au Canada, pour moi, chez moi c’est mon peuple. On partage des choses tellement précieuses que même sans se connaître, on se connait.

Pour mon évolution artistique, pour mon évolution personnelle, c’est très important pour moi d’exister dans le cœur des Haïtiens et je pense que pour être plus forte en allant chanter en Europe ou aux États-Unis, si je n’ai pas cette base du peuple haïtien qui me tient, qui me porte, j’aurai moins de force pour échanger, grandir, mieux me connaître. C’est ce qui me permet même dans mon identité d’artiste de me définir de mieux en mieux.

Vous êtes-vous déjà produite sur scène en Haïti?

Une fois. C’était à Jacmel en 2018, dans un restaurant-bar dont j’oublie le nom. Il appartenait à un ami de la famille. Il avait installé un stage avec des lumières et tout ça. Je n’avais pas de piano pour m’accompagner, mais je chantais quelques chansons a capella. Les gens s’arrêtaient un peu dans la rue pour écouter. C’était une belle expérience. Mais, j’attends encore le moment, l’invitation pour participer à un festival en Haïti, pour partager mon art, ma vision, et me laisser imprégner aussi de cette belle culture.

Vous avez écrit une chanson en créole, Maman Yaya, sur le kidnapping…

Cette chanson je l’ai faite en 2007, entre deux albums. Ce sujet me touchait tellement que j’ai décidé de faire un « single », de sortir la chanson toute seule. C’était comme un cri, je devais ce message, je l’ai reçu, je l’ai traduit en musique. C’est comme Haïti elle-même qui pleurait. C’était nécessaire que je fasse cette chanson.

Je trouve quand même triste qu’en 2021, cette chanson soit encore d’actualité. J’aurais pensé qu’entre 2007 et 2021, les choses se seraient améliorées. Même s’il y a des phases où ça s’améliore, on revient toujours dans cette boucle de violences. Comme je dis dans « Maman Yaya », parfois de vivre des situations difficiles, dans la misère, ça fait perdre de vue qui on est, ce qu’on vaut. Les gens qui causent toute cette misère, toute cette violence, c’est sûr qu’ils ont perdu de vue l’essence de qui ils étaient, de qui ils sont à l’intérieur.

Cette chanson c’était vraiment pour sensibiliser les gens. Je me suis dit aujourd’hui que j’allais la mettre en circulation, la partager à nouveau parce qu’apparemment elle n’a pas terminé de faire son travail de sensibilisation.

Vous êtes noire, vous avez grandi à Montréal, comment cela vous a-t-il aidée à devenir l’artiste que vous êtes?

Être une femme, noire, à Montréal, a joué sur ma conception de la vie, ma personnalité. Ça fait partie des éléments importants qui ont modelé mon écriture, ma musique. Mais, j’ai vécu une enfance paisible. J’ai fait face au racisme quelquefois, mais je peux compter ces fois-là sur une main. Mais en grandissant, j’ai vu qu’il y avait beaucoup moins d’opportunités.

C’est en 2006, lorsque j’ai sorti mon premier album qui s’appelait Rebecca que je me suis rendu compte qu’on avait beau avoir le talent, on avait beau avoir une équipe, c’est vraiment difficile au Québec de percer pour une femme noire. Le chemin a été assez long et difficile. Je devais faire un effort supplémentaire pour apporter quelque chose de différent, de nouveau, qui sortait des sentiers battus.

Qu’on le veuille ou non, deux cultures cohabitent en moi. C’est une richesse. Mais dans ce que je fais, je penche plus du côté haïtien. J’ai beaucoup exploré des chansons françaises que je refais en créole. Sur mon album qui va sortir, j’ai même une chanson qui s’appelle Ayibequoise. C’est un mélange de musique haïtienne et de musique québécoise.

Comment avez-vous reçu votre invitation au festival?

C’était vraiment super. J’ai eu l’honneur d’être artiste invitée pour la soirée de clôture. J’avais mes deux musiciens pour m’accompagner, alors j’étais aux anges. C’est bien de s’accompagner au piano, mais lorsque j’ai la chance d’être invitée avec mon percussionniste et mon guitariste, ça nous permet d’aller plus en profondeur et d’explorer toutes sortes de rythmes. J’ai beaucoup aimé l’expérience de « Fondu au noir » et j’ai eu beaucoup de bons commentaires.

J’ai accepté l’invitation du festival parce que je vois mon métier comme un véhicule, une manière de partager les valeurs qui m’ont été transmises par ma mère, celles que j’ai ramassées au bord de la route au fil des années. C’est une façon pour moi de partager ma vision de la vie, d’apporter des messages par rapport à diffèrent sujets, comme les femmes. J’ai une musique « femme de la terre » qui est un hommage aux femmes.

Y a-t-il un moment qui vous a marquée pendant le festival?

Cela m’a marquée de pouvoir jouer avec mes musiciens dans une période aussi bizarre que celle du Covid. C’est avec beaucoup d’humilité et de reconnaissance qu’on a donné ce concert là avec mes acolytes. J’ai été touchée de me rendre compte à quel point la vie est fragile, à quel point que ce qu’on pourrait tenir pour acquis, ne le sont pas.

C’était un peu difficile au départ, parce que, de voir une grande salle vide comme ça. Il n’y a pas d’échange direct avec le public. Normalement quand on chante avec le public, il y a toute une énergie qui nous traverse, on se sent enveloppé, on envoie au public et on reçoit à la fois.

Donc cela a demandé un travail d’intériorisation, de connexion. J’ai dû fermer les yeux, ressentir, visualiser, me connecter. J’ai dû créer une bulle avec mes musiciens pour sentir circuler cette énergie et visualiser les gens de l’autre côté de l’écran. Cela a complètement transformé l’expérience, c’est devenu super agréable et on s’est vraiment amusés.

Malgré la distance, on pouvait sentir de l’énergie. C’est comme une confirmation que le temps et l’espace n’existent pas ou du moins sont très différents de ce qu’on pourrait imaginer. J’ai senti une connexion vraiment profonde avec les gens qui nous regardaient ou qui allaient nous regarder plus tard. Je me suis sentie vraiment privilégiée.

Vous abordez des thèmes comme l’émancipation des femmes. C’est un engagement. Pensez-vous qu’il est important que les artistes s’engagent?

Il y a plusieurs sortes d’artistes et chacun peut porter sa cause à sa manière. Mais je crois qu’il est bon d’utiliser nos voix pour faire une critique constructive de la société. La musique est un médium puissant qui peut permettre de passer des messages importants.

Un artiste à la base doit toujours porter une cause qui lui ressemble, une cause qui lui parle. Toutes les causes que je porte, ces thèmes que j’ai mentionnés, ce sont des sujets qui me touchent personnellement. Je ne pense pas que l’on puisse imposer à un artiste de chanter sur un sujet ou un autre, même si à la base, l’idéal serait que tout le monde soit touché.

Phillerque Hyppolite

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Phillerque Hyppolite
Phillerque Hyppolite est journaliste et étudiante en sciences juridiques à la Faculté de Droit et des Sciences Économiques de Port-au-Prince. Femme engagée dans la lutte pour les droits humains, elle prête actuellement sa plume à AyiboPost

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