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Lyonel Trouillot | Quand l’Occident cautionne la dictature d’Ariel

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Un point nous lie : nous voulons le départ de ce pouvoir de facto, de cette dictature qui vole nos biens et martyrise nos corps, bloque notre avenir et s’apparente aux pires heures de notre passé

Ah, que ne sommes-nous des opposants russes ! Suspecte serait notre mort. Vilipendés nos assassins présumés.

Nous pourrions être aussi des faiseurs de printemps arabes. Martyrs et héros, nous serions beaux et jeunes, pleins d’idées nouvelles. Que l’on vanterait notre énergie et notre charme, en insistant sur notre jeune âge, avec le souhait à peine voilé que la jeunesse arabe en finisse avec ce monde arabe qui crée tant de problèmes.

Nous pourrions être aussi des minorités persécutées pour leur orientation sexuelle. Ah, que nous serions plaints, compris, et que l’on prendrait de lois, de traités et de résolutions nous protégeant de l’exclusion !

Mais nous ne sommes que des Haïtiens, citoyens d’un pays ayant conquis son indépendance par sa victoire sur une armée expéditionnaire qui envisageait «d’exterminer tous les mâles noirs âgés de plus de douze ans».

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Nous ne sommes que les citoyens d’un pays ostracisé pendant au moins les vingt-cinq premières années de son existence. Nous ne sommes qu’un pays dans lequel les plus grands défenseurs de la démocratie ont toléré il n’y a pas si longtemps une dictature qui a duré trente ans. Nous ne sommes que les citoyens d’un pays que tel considère comme faisant partie de son arrière-cour, tel autre comme sans enjeu, son rêve d’arrière-cour se situant ailleurs.

Alors, un gouvernement de facto à durée indéterminée que toutes les instances nationales rejettent : les catholiques, les protestants, les avocats, les étudiants, les syndicats d’enseignants, les paysans, les provinces en ébullition, les principales formations politiques, peut nous diriger comme il l’entend.

Il ne se prive pas de ce pouvoir : sa police ne reconnaît pas le droit de manifester et intervient à coups de lacrymogènes et de balles réelles. Le retour manifeste de pratiques dignes des tontons macoutes peut s’installer comme un fait de vie : des hommes en uniforme peuvent bastonner à l’envi simples citoyens, avocats, journalistes, militants politiques. Tuer. Cela ne mérite même pas un communiqué, une note de protestation.

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Et quand nous disons que ce pouvoir ne peut se maintenir que par cette répression qui prend des allures de massacre, des porte-parole nous signifient que nous n’avons qu’à fermer nos sales gueules d’emmerdeurs.

Pourtant nous sommes nombreux à crever dans des prisons infectes. Nombreux à ne pas arriver dans les prisons, puisqu’il y a, en pleine rue, en plein jour, des exécutions sommaires.

Pourtant, nous avons manifesté, agi, brandi des pancartes, et il y avait beaucoup de jeunes parmi nous, pour réclamer un gouvernement démocratique, de vraies élections.

Pourtant, il y a parmi nous qui réclamons toutes ces choses, des gens de toutes les confessions et de toutes les orientations sexuelles. Parce que nous sommes des gens, tout simplement. Des humains. Avec toutes les différences qui font les humains.

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Un point nous lie : nous voulons le départ de ce pouvoir de facto, de cette dictature qui vole nos biens et martyrise nos corps, bloque notre avenir et s’apparente aux pires heures de notre passé. Ce pouvoir de facto, cette dictature qui n’a même pas la culture, ni l’hypocrisie de se réclamer d’une idéologie, d’une vision du monde. L’idéologie du pouvoir de facto, c’est Rien et Je reste au nom de ce Rien.

Celles et ceux qui disent que c’est justement pour cela que certains Occidentaux l’adorent, le financent et le protègent, auraient-ils raison ? On place un Rien au pouvoir, on le protège, on le maintient. Ce Rien a pourtant une réalité, et c’est nous qui la subissons, il verse de plus en plus dans l’arbitraire et veut fermer nos gueules et verser notre sang.

Les exactions et la répression prennent des proportions qui auraient ailleurs soulevé l’indignation. Nous ne valons même pas l’indignation. Mais on s’en moque bien. Parce qu’indignés, c’est nous qui le sommes. Nous ne pouvons pas le dire du lieu de l’État, puisqu’il nous a été volé. Mais partout ailleurs dans ce pays, nous sommes indignés. C’est écrit sur les murs, dans nos yeux. L’indignation, c’est une grande part de notre histoire. Et une arme pour la faire. Contre tous les mensonges et toutes les dictatures.

Par Lyonel Trouillot

Image de couverture éditée par AyiboPost : Le Premier ministre haïtien, Ariel Henry, le 20 juillet 2021 (Image illustration). | Valerie Baeriswyl/AFP


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Poète, romancier, critique littéraire et scénariste, Lyonel Trouillot a étudié le droit.

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