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Lettre à mon petit-fils

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Cher enfant,

Après les événements de février et mars 2019, si en tant qu’Haïtiens, nous ne nous unissons pas pour planifier le présent et l’avenir du pays, dans peu de temps nous n’en aurons plus un.

Les patriarches, de véritables leaders, étaient de grands visionnaires qui ont compris le sens de l’union. L’union fait la force ! Telle est notre devise. Qu’en avons-nous donc fait ? Rien du tout !

Mon cher enfant, en effet, si nous continuons sur cette voie, un jour tu voudras bien connaître d’où tu viens et l’on te dira que ton peuple s’est détruit, que ton pays a disparu et tu te sentiras perdu comme le serait un navire sans boussole ni phare pour le guider. Alors, je t’écris cette lettre pour que tu ne restes pas ignorant.

Je me rappelle qu’un jour, alors que le pays traversait des moments difficiles, mon père m’a dit : « Ma fille, si tu décides de partir en terre étrangère, pars ! Mais n’oublie jamais d’où tu viens et ne renies jamais ce que tu es ». C’est en sachant d’où tu viens que tu pourras mieux te diriger vers ta destination.

Voilà d’où tu viens.

Ton grand-père et moi sommes haïtiens, nés de père et de mère haïtiens. On a trop souvent présenté ce pays magique comme l’un des pays les plus pauvres du monde entier. Mais moi, je te dirai que c’est faux ! Mon pays est pauvre, mais il est en même temps riche !

Haïti est ce pays riche en instabilité politique, riche en hommes corrompus, riche en population, mais pauvre en véritables citoyens !

Haïti, riche es-tu en individus égoïstes, assoiffés de pouvoir, mais tu es tellement pauvre en leaders dignes de ce nom ! Riche es-tu en hommes pauvres d’esprit… hélas!

Tu es tout aussi riche en histoire, en culture et en reliefs. Oui, Haïti est pourtant aussi ce pays, riche d’une population jeune qui tente de s’approprier le flambeau du destin de son pays, de son avenir…

En réalité, ta fragilité est continuellement exposée à la face du monde. Il me vient à l’esprit que tu es menée par de pauvres fils. Et, nous sommes pauvres non à cause du manque de ressources, mais en raison des choix effectués à la lueur des ténébreux intérêts de nos aspirants citoyens haïtiens. Car, j’ose croire que de véritables citoyens auraient été guidés par l’intérêt supérieur de l’avenir du pays.

Mon fils, j’ai grandi dans ce pays où chaque année l’haïtien était en perpétuelle attente de changement, changement qui ne s’est pas encore montré à l’horizon. Pourquoi ? Parce que nous avons toujours évité de faire les bons choix. Préférant le chemin de l’autodestruction plutôt que celui de l’union, hélas, hélas ! À bien réfléchir, je réalise que nous avons reçu une éducation pour vivre avec la médiocrité, l’accepter, la tolérer, la vénérer jusqu’à nous identifier à elle.

Nous avions appris à devenir des zombis…

De la politique tu t’abstiendras en tant qu’élite intellectuelle ! tu seras surtout un bon employé, un bon technicien !

Vis dans ta petite bulle en Haïti ou pars à la recherche désespérée d’une autre patrie ! « Haïti, pran l jan l ye a ou byen pati » a été un slogan assez populaire chez nous. Si tu choisis de rester, profite donc de ta petite vie de privilégié au lieu d’oser pointer ton nez dans les histoires politiques de ce pays. Vie de privilégié, dit-on ? En réalité, ce qu’on a appelé « privilège » n’était autre que de la misère déguisée et hélas en progression constante. Car nous, qu’on appelait classe moyenne, qu’avions-nous ? Un système de santé qui n’existe que de nom ! Pas d’eau potable ! Pas d’eau courante ! Pas de sécurité ! Pas d’électricité ! un accès difficile à la propriété et nous n’avons presque pas de loisirs. Alors, de quels privilèges parlons-nous ? De celui de ne pas faire partie de la catégorie des gens vivant avec moins de 2 dollars US par jour ? Nous avons été souvent qualifiés de résilients, car nous avons une très grande tolérance à la misère et aux situations difficiles ! Nou se wozo !

  Au milieu de ce beau gâchis, je dois t’avouer cependant, cher enfant, que j’ai entrevue une petite lueur d’espoir ! Oui, j’ai vu cette lueur d’espoir en la jeunesse ! Elle est fatiguée cette jeunesse de devoir espérer vainement qu’on pense à elle. Elle veut à présent se prendre en main ! Elle demande des comptes, et surtout j’ai compris qu’elle était fatiguée d’être constamment en transit dans son propre pays. Est-ce trop demandé?  Mais à l’heure où je te parle, je ne sais si cette lueur parviendra à s’émanciper au milieu de cette déconvenue. Et ma plus grande crainte c’est qu’il a manqué à cette jeunesse des modèles de vertu, hélas !

J’ai tristement constaté qu’Haïti est ce pays où tout le monde veut être La Vedette, personne ne veut « faire la passe » pour permettre à l’autre de marquer le but collectif ! Oh non, c’est la politique du cafard qui règne en maître et seigneur ! Mais où donc est passée l’union ? Je crois qu’elle nous a fui à toute bouline!  Aussi mon fils, j’ai vu mon père ainsi que ceux de sa génération réussir individuellement, mais échouer collectivement. Hélas, tristement je me vois en dépit de toute bonne volonté emprunter la même voie que mon père.

Mon fils, je ne pourrai jamais répondre à toutes tes questions ; je n’ai pas toutes les réponses, je n’ai pas toutes les données et je n’ai sûrement pas eu conscience de tous les enjeux. Cependant, laisse-moi te rassurer que tu es le digne fils d’un grand peuple, d’un pays mystérieux avec des hommes et des femmes forts ; sinon comment au milieu de tant de tourmentes, d’incertitudes et de misère avions-nous pu conserver notre équilibre mental ? Un pays pauvre, mais riche, où tout le monde avait le goût de vivre. Même au milieu des pires crises tu verras l’haïtien rire de bon gré de son triste sort et se coucher avec l’espoir au cœur. « Toutotan tèt pa koupe fòk li espere mete chapo » !

Mon cher enfant, après ce qu’Haïti a vécu ces derniers temps, si tous les Haïtiens ne s’unissent point pour bâtir ce pays, dans peu de temps nous serons des apatrides, car nous aurons choisi le chemin de l’autodestruction.

Mon fils je t’écris ces mots afin que tu connaisses tes origines pour que tu puisses mieux assumer ton avenir. Si tu devais tout oublier de ce que j’ai dit, assure-toi de retenir au moins ceci : tu descends d’un grand peuple qui n’a pas su comprendre sa valeur, qui a oublié sa devise, qui a méprisé son histoire et qui n’a pas su tirer des leçons du passé. Préférant choisir le chemin de l’individualité s’engageant ainsi lentement mais sûrement sur le chemin de l’autodestruction.

Mon enfant, aie conscience de ta valeur, et aussi de celle d’autrui. Méfie-toi des hommes et aussi de tes compatriotes, mais crois en la bonté de l’homme, en sa perfectibilité. Rappelle-toi toujours de l’histoire de ton peuple, conserve-la précieusement, opte pour l’union et évite la voie de l’autodestruction.

 « Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir ! » a dit l’autre. Un fils sans repères est un fils perdu. Je ne veux point que tu te sentes perdu mon fils.

Affectueusement,

F.B

Commentaires

Ayibopost Team
La rédaction de Ayibopost

    Pourquoi faut-il relire « Gouverneurs de la rosée » de Jacques Roumain ?

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    Tout sa w dwe konnen sou nouvo kat idantifikasyon nasyonal la

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