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Devrait-on penser à fêter Kwanzaa en Haïti?

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Durant la période qui suit immédiatement la Noël jusqu’au fêtes de fin d’année et du Nouvel An, si vous visitez aux Etats-Unis d’Amérique certaines demeures, églises ou centres communautaires afro-américains, vous aurez peut-être l’occasion d’observer une célébration de Kwanzaa. Proche du traditionnel sapin de Noël, vous remarquerez une table ornée d’une nappe à motif africain ou d’une natte en paille. Sur la table repose un bougeoir à sept branches dotées de chandelles aux couleurs rouges, vertes et noires, une coupe en bois, des épis de maïs, des fruits présentés dans une corbeille, un drapeau panafricain et d’autres objets artisanaux inspirés de l’art africain.

Peut-être penserez-vous comme moi à ma première observation que ce doit être un « wanga » africain ou afro-américain comme offrande pour des esprits ou dieux ancestraux à l’instar de notre vaudou national ? Mais loin de là ! Mû par la curiosité, l’occasion vous sera offerte de découvrir une festivité typiquement afro-américaine qui s’étend annuellement sur sept jours consécutifs, du 26 décembre au 1er janvier.

Promouvoir et réaffirmer les liens entre les Noirs d’Amérique et l’Afrique

 Le mot « Kwanzaa » signifie « premier fruits » en swahili (35 millions de locuteurs) qui fut la langue retenue pour tous les termes utilisés dans cette tradition culturelle. Kwanzaa fut créé en 1966 par l’activiste marxiste afro-américain et professeur d’études africaines : Dr. Malauna (Ronald) Karenga pour refléter un état d’esprit panafricaniste tout en rendant hommage à la famille et à la communauté noire. Dr. Karenga, qui de nos jours continue à enseigner à California State University, a eu un parcours politique qui croise celui de Malcom X, du Black Power et des Black Panthers. J’ai trouvé remarquable que cette célébration fut l’invention d’un seul homme pour renouer avec une culture ancestrale. C’est bien la preuve qu’un seul être humain a toutes les possibilités d ‘influencer l’humanité comme l’a fait par exemple Mandela, Gandhi, Rigoberta Menchú Tum ou Dessalines.

Le but originel de Kwanzaa est de réaffirmer et promouvoir les liens ancestraux et culturels entre les Noirs d’Amérique et l’Afrique mais intégrant également d’autres communautés noires, particulièrement antillaises. Kwanzaa permet de renouer de manière symbolique Mère-Afrique et ses enfants éparpillés sur le territoire américain dont les ancêtres furent indistinctement victimes de la Traite Négrière. Ces descendants d’Africains qui, contrairement à nous, perdirent au fil de la longue déshumanisation esclavagiste la mémoire de leurs croyances, de leurs structures sociales traditionnelles et de leurs cérémonies culturelles.

Cette célébration s’inspire des fêtes agricoles africaines suivant les récoltes qui sont célébrées partout dans la zone dite Bantu partant du Sud du Nigéria, du Tchad, du Soudan et de l’Éthiopie jusqu’en Afrique du Sud. Kwanzaa associe les valeurs et pratiques communautaires du continent africain à la culture afro-américaine.

Lors de la célébration de Kwanzaa, les familles et communautés afro-américaines se rencontrent pour honorer chaque jour dans un ordre traditionnel un des sept principes fondamentaux appelés également “les sept principes de la négritude” (“Nguzu Saba”) symbolisés chacun par une bougie qui sont :

  1. Umoja (Unité)
  2. Kujichagulia (Auto-détermination)
  3. Ujima (Travail collectif et Responsabilité)
  4. Ujamaa (Coopération économique)
  5. Nia (But)
  6. Kuumba (Créativité)
  7. Imani (Foi)

Le symbolisme de Kwanzaa

Les couleurs prédominantes de Kwanzaa sont toutes symboliques : noire pour le peuple de descendance africaine, rouge pour la lutte de ce peuple, verte pour le futur et l’espoir qui ressort de cette lutte. Kwanzaa est une fête non-religieuse mais qui s’identifie à une philosophie déiste, reconnaissant l’existence de Dieu ou d’une divinité suprême, quel que soit le nom qu’on lui attribue ou la croyance qui s’y rattache.

L’offrande des épis de maïs (“Muhindi”) symbolise l’importance que la communauté se doit de donner aux enfants. Chaque adulte réaffirme sa responsabilité pour la protection, l’encadrement et l’éducation sociale de chaque enfant de la collectivité.

La “coupe de l’Unité” (“Kikombe cha Umoja”) présente près des offrandes sert au début de chaque cérémonie pour les libations aux ancêtres, aux ainés, aux parents défunts, aux héros noirs qui ont combattus pour l’émancipation de l’esclavage et l’égalité sociale. Ces libations se font en répandant de l’eau dans le pot d’une plante.

La corbeille de fruits ou légumes symbolise un rappel des moissons abondantes de produits agricoles nourrissant les peuples africains, fruit du travail collectif, ce que nous appelons chez nous “Konbit”. Par extension, ce symbole réaffirme l’importance du travail communautaire pour le bien-être de tous ses membres.

Le drapeau panafricain symbolise l’unité culturelle des Africains et de leurs descendants à travers le monde. C’est donc la réaffirmation que tous les peuples noirs sont frères et se doivent d’être mutuellement solidaires.

Célébration et réjouissance

 Chacun des principes fondamentaux est honoré par une cérémonie qui s’entame en allumant une bougie et en la laissant se consumer jusqu’au dernier jour de la fête. Chaque principe est présenté en forme d’un sermon délivré par un ou plusieurs maitres de cérémonie pour rappeler entre autres l’importance du vivre-ensemble communal, la solidarité économique pour favoriser financièrement la communauté, la responsabilité sociale ou le devoir commun face à l’environnement.

Le 31 décembre est organisé un festin (“Karamu”) composé de mets africains et locaux agrémentés d’une représentation culturelle faite de musique – où le tambour est roi -, de danses traditionnelles africaines et de poésies. Le dernier jour de la célébration donne lieu à l’échange de cadeaux, ce qui épouse parallèlement et intelligemment les célébrations occidentales. Dr. Karenga affirmait que son objectif était de “donner aux Noirs une occasion de se célébrer…plutôt que de simplement imiter la pratique de la société dominante.”

Kwanzaa a célébré ses cinquante ans en 2016

Kwanzaa est la première fête afro-américaine héritière de la culture africaine qui s’est implantée aux Etats-Unis depuis cinquante ans bien qu’elle ne soit pas aussi visible et médiatisée comme la Noël. Cette tradition n’intègre pas un coté commercial car les cadeaux ne sont pas obligatoires, un aspect rafraichissant dans cette société américaine de consommation à outrance.

J’ai eu le vif plaisir dès le début des années 90 de participer à des célébrations de Kwanzaa et d’apprécier cette tradition porteuse d’un charme particulier pour tout descendant africain. Kwanzaa offre aux afro-américains l’opportunité annuelle d’un hommage à l’Afrique pour renforcer l’estime de soi et de ses origines ainsi qu’une réflexion approfondie pour favoriser un progrès continu de la communauté noire des Etats-Unis. Comme Haïtien vénérant culturellement l’Afrique et ses apports à la civilisation mondiale, je vois en cette tradition que du bien. Haïti devrait peut-être penser à célébrer aussi Kwanzaa.

 

Patrick André

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Patrick André
Je suis Patrick André, l’exemple vivant d’un paradoxe en pleine mutation. Je vis en dehors d’Haïti mais chaque nuit Haïti vit passionnément dans mes rêves. Je concilie souvent science et spiritualité, allie traditions et avant-gardisme, fusionne le terroir à sa diaspora, visionne un avenir prometteur sur les chiffons de notre histoire. Des études accomplies en biologie, psychologie et sciences de l’infirmerie, je flirte intellectuellement avec la politique, la sociologie et la philosophie mais réprouve les préjugés de l’élitisme intellectuel. Comme la chenille qui devient papillon, je m’applique à me métamorphoser en bloggeur, journaliste freelance et écrivain à temps partiel pour voleter sur tous les sujets qui me chatouillent.

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