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Opinion | Comment la “soup joumou” fit de moi une afroféministe

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31 décembre 2002, dans un immeuble conforme aux règles de laideur esthétique appliquées aux quartiers populaires de la banlieue parisienne, quatre appartements sont en ébullition : au 2e, 5e et 7e étage. Ces quatre appartements où vivent des familles haïtiennes mènent une guerre sans relâche contre le temps. En plus de préparer des plats à complication (comptez entre 2 et 3 heures de préparation) pour le soir même, il faut que la traditionnelle soupe joumou soit prête pour minuit. Elle sera goûtée avec parcimonie et retenue le soir même, pour le lendemain être réchauffée puis délectée.

En ce 31 décembre, l’appartement du cinquième est organisé comme les grosses boites de nuit parisiennes : 3 salles, 3 ambiances. Le salon vibre aux sons de Tabou Combo, Septentrional, Tropicana. Il est 18 h trop tôt pour le Barbancourt 5 étoiles et le champagne, mais l’heure parfaite pour le cremas et le 3 étoiles. Une dizaine d’hommes parlent avec nostalgie et beaucoup de rebondissements chevaleresques de leur vie en Haïti avant d’immigrer pour devenir chauffeur de taxi, agent d’entretien, employés du bâtiment en France. Dans le couloir près des chambres, une douzaine d’enfants et d’adolescents. La PlayStation est la star de la soirée, des papiers de bonbons et chips jonchent le sol et partout des gobelets en plastiques remplis de Cola Couronne (achetés spécialement pour l’occasion) et des boissons imitation Coca Cola et Fanta. Les plus futés des gamins ont même réussi à s’emparer d’un verre de crémas dans le salon. À la cuisine, 9 femmes sont affairées à découper, éplucher, battre, remuer, mixer et hacher. Les volumes de leurs voix varient entre rires, exclamations et chuchotements. Les bruits des grosses chaudières taille XXL, des pilons, fritures et autres notes musicales d’ustensiles donnent le rythme.

J’aurais aimé pouvoir pousser la métaphore avec les boites de nuit plus loin, mais malheureusement pour le moi de l’époque, une fille haïtienne âgée de 15 ans, le seul choix était imposé : la cuisine. Mes projets de me plonger dans « Grand Theft Auto: Vice City » sur Playstation, étaient bien peu de chose face au devoir d’être dans la cuisine pour une fille qui serait bientôt femme.

Me voilà donc condamnée à la cuisine. Les années précédentes j’étais astreinte avec ma sœur à l’épluchage d’ail et autres épices, labeur qu’on expédiait en 1 h 30 pour recouvrer la liberté. Mais c’était le temps d’avant. Mon horizon de la soirée : découper, éplucher, battre, remuer, mixer et hacher. Et contrairement aux autres femmes, sans pouvoir pour prendre des initiatives : fais ci, fais ça, être rapide et précise. Après avoir pu repousser l’échéance arguant des devoirs, être volontaire pour les achats à l’épicerie, le gardiennage des plus jeunes, me voilà dos au mur.

Je prends mon siège, un genre d’escabeau inconfortable, les chaises les plus confortables étant pour les granmoun. Je m’étais pourtant préparé psychologiquement à ce que cette soirée soit plus ennuyante et contraignante que les cours de latin du lycée, mais de la même façon qu’il existe des miracles de Noël, source inépuisable d’inspiration de scénarios de film kitch, ce fût un miracle de la soupe joumou. Ce que je pensais allait être un purgatoire pour adolescentes, était une sorte de société secrète avec les zin les plus épiques, croustillants et savoureux : membre de la famille, de l’église, famille proche ou éloignée, tout y passait… des enfants cachés, des tromperies, abus de confiance, manman sòl ki pran nan kòb, des histoires de mensonges aux parents pour aller dans un endroit de dépravation nommée Cabane Choucoune.

Je découvris que ces femmes que je ne connaissais que pour être dans empêcheuses de tourner en rond (« tifi pa fè si, tifi pa fè sa ») et dont je pensais que les seules activités étaient les groupes de prières de l’Église, sòl et les mariages étaient des êtres humains et qu’elles avaient étaient jeunes. Et puis ces rires, des rires francs, parfois étouffés, mais des rires qui modifient l’essence même du visage, un rire de l’intimité collective.

J’avais 15 ans et la chose la plus proche d’un ersatz de pensée féministe était ma conviction que mon frère était un con qui ne faisait jamais rien, que les garçons du lycée étaient tous cons, et d’ailleurs tous les garçons étaient vraiment cons. 16 ans plus tard dans ma cuisine à mixer du joumou, ce souvenir m’est revenu avec la nette compréhension que c’était ma première expérimentation de la sororité, et que ce fut la petite graine qui a germé. Cette graine au fil des années a poussé, nourri par les lectures et le militantisme, pour comprendre que la société nous amène à déprécier tout ce qui se rapporte aux femmes et au travail (non rémunéré) dévolu aux femmes, et que le rôle des féminismes noirs est d’appréhender la complexité de la condition des femmes noires sous le patriarcat.

Que non, nous ne sommes pas naturellement faites pour être dans les cuisines.

Que oui, il se passe des choses dans les marges où nous sommes poussées.

Que tout espace peut se transformer en un espace d’organisation politique et qu’il faut aller chercher les personnes là où elles sont.

Que s’il faut la faire en passant par les casseroles (comme les font actuellement les petrochallengers avec la PetwoSoup) soit !

Que chaque jour se fomentent dans les cuisines de ménagères, des plans, des complots pour survivre, combattre et résister dans leurs familles, au travail ou dans la rue.

Qu’avoir des espaces où des femmes noires se retrouvent pour penser, partager, s’organiser politiquement discuter, rire permet de développer l’amour politique, de dépasser les clichés sur les amitiés féminines qui seraient fausses/hypocrites.

Que le combat féministe est un combat révolutionnaire pour la liberté et le bonheur.

31 décembre 2018, Port-au-Prince, à des milliers de kilomètres de la banlieue parisienne, nous n’avons pas, encore, mis fin à l’oppression sexiste.

Donc 2019, feminis pi rèd !

Commentaires

Fania Noël
Responsable de la stratégie de développement | Habite les frontières, avant de venir en Haïti, elle était militante afroféministe et panafricaine dans des organisations basées en France. Elle a aussi fait un tour pour travailler pour des organisations aux Etats-Unis et au Canada.

    Pourquoi l’embouteillage ne cesse pas à Port-au-Prince

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    Non, 2019 ne sera pas meilleure pour Haïti!

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