Insécurité

Des bateaux paient les policiers de la garde côtière pour protection en Haïti

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Des marins paient les policiers de la garde côtière entre 25 000 et 50 000 gourdes pour obtenir une « aide sécuritaire » afin de traverser la baie de Port-au-Prince, où des gangs les extorquent et les attaquent. Le responsable de l’institution critique l’État pour le manque de moyens accordés à ses agents

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Des marins et propriétaires de bateaux versent des « frais de carburant » aux policiers de la garde côtière d’Haïti. Cette somme, comprise entre 25 000 et 50 000 gourdes, vise à obtenir une « aide sécuritaire » pour traverser la baie de Port-au-Prince, où des gangs les extorquent ou les attaquent souvent, selon des témoignages recueillis par AyiboPost.

Occéan Blaise, propriétaire du bateau « Masa Lasa », déclare avoir modifié son trajet pour éviter la garde côtière en raison de ces frais imposés par ses agents — une situation qu’il qualifie de « difficile » à accepter. « Pour un voyage, il ne me reste pas grand-chose économiquement après avoir donné ces 50 000 gourdes », explique celui dont l’embarcation assure désormais le trajet entre La Gonâve et Les Gonaïves.

Blaise indique que les agents de la garde côtière haïtienne viennent accompagner le convoi en provenance de La Gonâve à mi-chemin, pour l’escorter vers Port-au-Prince ou de Port-au-Prince vers « Ti Gonâve ». « Parfois, certains bateaux sont obligés de rester accostés sur le wharf, faute de pouvoir verser les frais demandés pour la traversée », déplore le Gonavien.

De son côté, le pasteur Yves Louve, propriétaire du bateau « Rete sou jenou, tann Letènèl », se montre plutôt favorable à la pratique. « Un fly-boat de secours de la police doit avoir suffisamment de carburant au cas où il se produirait quelque chose en mer. D’ailleurs, cela nous coûterait beaucoup plus s’il fallait continuer à payer les bandits », justifie le religieux.

Une enquête conduite et publiée par AyiboPost en février dernier a révélé que des gangs attaquent les bateaux pour les extorquer à travers des postes de péage illégaux, ce qui affecte l’activité du cabotage dont dépend grandement l’île de La Gonâve. C’est dans ce contexte d’insécurité que les policiers de la garde côtière haïtienne ont renforcé leur présence en mer pour empêcher la poursuite des actes de piratage et d’extorsion, selon un responsable.

Jean Pedro Mars, président de la direction des garde-côtes d’Haïti, interrogé par AyiboPost, nie toute implication directe de son institution dans ce dossier, affirmant ne réclamer d’argent à personne. Il reconnaît toutefois que des initiatives existent, permettant aux matelots de s’organiser pour l’achat de carburant lorsque l’institution n’en dispose pas, afin de poursuivre ses opérations.

Mars souligne également les difficultés auxquelles fait face l’institution. « Nos infrastructures sont archaïques. La situation est devenue de plus en plus difficile à gérer en ce qui concerne les marins de La Gonâve. Pour un voyage qui aurait durer entre 45 et 60 minutes, il faut parfois plus de cinq heures, car les bateaux ne vont pas très vite », explique-t-il.

Unité spécialisée de la Police nationale d’Haïti, la garde côtière haïtienne a pour mission de sécuriser les eaux territoriales et la navigation, et de lutter contre le trafic illicite. Elle compte environ 300 policiers. « On entreprend des démarches auprès des autorités gouvernementales qui, de concert avec nos partenaires, promettent de nous aider davantage en vue du renforcement de l’institution », annonce Pedro Mars.

Le président de la direction des garde-côtes d’Haïti justifie le choix de l’institution d’accepter ces « frais de carburant », collectés grâce à l’initiative du vice-délégué de l’arrondissement de La Gonâve, Ednel Désir. « L’île vit grâce au cabotage. On ne saurait arrêter d’accompagner les marins s’ils s’organisent eux-mêmes à cet effet », dit Mars, soulignant la difficulté pour la garde côtière de s’approvisionner en carburant à Carrefour, commune sous le contrôle de gangs.

« Parfois, certains bateaux sont obligés de rester accostés sur le wharf, faute de pouvoir verser les frais demandés pour la traversée », déplore le Gonavien.

Pedro Mars dit regretter que les autorités n’aient pas déployé en mer les mêmes moyens que sur terre pour renforcer la sécurité. « L’année dernière, on a reçu quatre petits bateaux de la part de l’ambassade américaine pour la poursuite de nos opérations, alors que les défis actuels sur la voie maritime exigent des dispositifs plus importants », estime le commissaire divisionnaire.

Dans un entretien avec AyiboPost, Ednel Désir explique avoir pris cette initiative pour permettre aux marins de continuer à assurer le transport des voyageurs et des marchandises sans craindre d’être attaqués par les gangs. Il ne fournit toutefois pas de détails sur les montants collectés. « Cela varie », fait-il savoir, précisant que cet argent est destiné essentiellement à l’achat de carburant pour les garde-côtes.

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De son côté, le vice-président du Syndicat des marins et des armateurs de La Gonâve (SYMAG), Willy Vernelus, confirme le versement de ces « frais » pour chaque expédition. « Ce matin, cinq bateaux ont été escortés vers le wharf Jérémie. Chacun a versé une contribution de 50 000 gourdes à cet effet », révèle Vernelus, plaidant pour une meilleure organisation de ce secteur qui, dit-il, constitue l’épine dorsale de l’économie gonavienne.

La pratique d’extorsion au sein de l’institution policière n’est pas nouvelle. En 2025, AyiboPost avait enquêté sur des pratiques similaires auxquelles se livraient des policiers à des postes de contrôle dans plusieurs zones de la région métropolitaine de Port-au-Prince, notamment à Carrefour Tifou, Tabarre 27, Carrefour Trois Mains, sur l’autoroute de Delmas, ainsi qu’à Delmas 32 et Delmas 33.

L’entrepreneur Yves Louve pointe du doigt l’État qui, dit-il, se dérobe à ses responsabilités. « On sait comment les autorités haïtiennes gèrent le pays. Un policier qui nous « aide » doit pouvoir s’offrir de quoi manger pendant son travail », estime celui qui compte plus de 30 ans de carrière dans le secteur maritime.

Quant à Occéan, il appelle les autorités à assumer leurs responsabilités. « C’est compliqué de voyager dans ces conditions où l’on doit payer pour voyager », se plaint l’entrepreneur.

Par : Wesker Sylvain

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